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Hommage à Pierre Gaspard

Par laurent38, le vendredi 03 Décembre 2010 à 15:43 :: Nouvelle (s) au gré de ma fantaisie... :: rss

LE VIEIL HOMME ET SES MONTAGNES




Le vieil homme assis sur un banc fumait sa pipe en se laissant caresser par les tièdes rayons du soleil automnal. Déjà, les premières neiges avaient fait leur apparition, nimbant d’une blancheur écarlate les têtes de la Toura, de la Lauranoure et, plus à l’est, le massif du Soreiller.
La cloche de l’église de Saint-Christophe en Oisans tinta joyeusement, se mêlant à la rumeur du Vénéon qui s’écoulait immuablement au fond de la gorge, au moment où les enfants s’égayaient dans les rues terreuses. Des quolibets étaient échangés, des cris et des rires fusaient en se répercutant sur les vieilles pierres des maisons perchées sur l’adret. Le fils du meunier prit la direction opposée au centre du village et descendit en chantonnant vers le torrent du Diable. Le groupe principal se divisa en petites branches et les ruelles retrouvèrent leur sérénité.
Les galoches de Louis claquaient à chaque pas. Il traversa la rue principale en sifflotant, absorbé à tailler en pointe une branche d’épicéa, sans remarquer le colporteur qui se dirigeait vers le Bourg d’Oisans. Parvenu à l’extrémité du village, le jeune garçon remisa son couteau et son morceau de bois au fond de la poche de son pantalon de coutil et s’approcha du vieux monsieur. Celui-ci leva doucement la tête en tirant sur sa pipe. Ses yeux se plissèrent en le reconnaissant et deux rides épaisses creusèrent un peu plus les traits de son visage.
- Bonjour père Gaspard ! lança joyeusement le gamin en lançant son sac sur l’herbe jaunie.
Son interlocuteur rumina derrière sa barbe mal rasée en soupirant. Malgré les premiers frimas, Louis persistait à venir s’enraciner auprès du brillant alpiniste. Il lui avait déjà ressassé maintes fois sa première ascension de la Meije avec Emmanuel Boileau de Castelnau, mais placidement le jeune garçon revenait régulièrement écouter avec intérêt le récit des aventures de son héros.
- Tu es pénible mon gars, avoua l’homme en tapotant sa pipe sur le banc. Je t’ai déjà expliqué cent mille fois mon escalade. N’as-tu pas de leçons à apprendre ? Tes parents ne t’apprennent-ils rien ?
- J’ai juste du calcul à apprendre, la table de multiplication par huit.
- Alors rentre chez toi. Ton père va te gronder.
Le garçon certifia en rigolant :
- Il est aux champs et n’a guère le temps de me faire réciter quoi que ce soit.
- Et ta mère ?
- Elle s’occupe de ma petite sœur avant de préparer le repas. Il haussa les épaules en soupirant et reprit : Allez père Gaspard.
- J’ai dit non ! Il marqua une courte pause, ses yeux malicieux semblèrent pénétrer le gamin qui le fixait sans bouger. Je vais plutôt te parler de nos montagnes. Celles que nous fréquentons tous les jours, que tu ne remarques même plus malgré ton jeune âge et qui pourtant, nous procurent tant de plaisir.
As-tu déjà accompagné, au printemps, Anselme le berger lorsqu’il part pour amontagner ? Les vaches et les chèvres te réveillent pourtant quand elles quittent le village. Les moutons essaiment dans le vallon de la Mariande. Ton oncle, lui, préfère celui de la Lavey. Au fil de la montée, le soleil apparaît et les crocus percent la neige. Avoir face à soit l’amphithéâtre formé par l’aiguille de l’Olan, les Rouies, les têtes de l’Etret et des Fétoules est une invitation pour explorer ce paradis.
Quitte un instant cette vallée et poursuit vers La Bérarde. Elève-toi progressivement au fil de tes pas. Les arbres cèdent la place aux conifères ; les joubarbes et les myosotis nains, plus résistants, remplacent les orchis. Leurs couleurs vives rehaussent l’éclat terni par un environnement de plus en plus minéral. As-tu humé l’air pendant l’orage ? Lorsque gronde le tonnerre et qu’une odeur de souffre se répand après la foudre. Que dire lorsque l’on voit à nos pieds ce torrent du Vénéon, si impulsif et tantôt irascible et qui se calme l’hiver venu quand la neige fige tout en altitude. La glace et le froid scellent les pierres, les chamois descendent pour brouter un sol plus généreux, les marmottes cessent leurs chants et se terrent en attendant des jours meilleurs. Seul l’aigle plane toujours au-dessus de la vallée, mais pour combien de temps encore ? Moi qui suis un chasseur de chamois, je n’ai jamais porté atteinte à ce rapace. Le regarder voler à des altitudes que nous les hommes n’atteindront jamais…
Le vieux guide paysan sembla méditer un instant et reprit son monologue :
- Je l’imagine survoler notre vallée, épiant d'un œil perçant notre contrée. Observer nos efforts pour survivre sur ces terres ingrates, mais que nous aimons tant. Il faut pourtant les araser, former des terrasses après avoir ôté les cailloux qui forment un clapier à leurs extrémités. Récolter le seigle, les blettes et les pommes de terre que nous entreposons dans nos granges.
Louis écoutait sans mot dire. L’homme semblait perdu dans ses pensées.
- C’est dur père Gaspard, mais nous avons tout ce qu’il nous faut. Trop même.
Dérouté, le vieil l’homme l’interrogea du regard. Le gamin s’expliqua :
- J’ai entendu parler qu’on aurait peut-être une école ! Pas b’soin d’y aller. Comme ça, j’aiderai plus souvent. Je porterai les petits cochons qui ne parviennent pas à monter les sentiers trop raides, comme le fait mon grand cousin.
Le guide répondit du tac au tac :
- Tu es encore bien jeune. Contente-toi de passer par Champhorent et Les Etages. Tes petites jambes seront bien assez fatiguées en arrivant à La Bérarde. Et marche doucement, économise-toi.
- J'aime bien courir en zigzaguant entre les chèvres de Joseph.
- Prends garde de ne pas te rompre le cou sur le chemin muletier. Deux chariots se croisent à peine, plusieurs ont déjà failli verser dans le torrent. Prend le temps, imprègne-toi du paysage, de ses odeurs, la vie passe si vite.
- Vous savez père Gaspard, j'y suis déjà allé plusieurs fois avec mes parents. J'aime bien Les Etages, le chemin rejoint le torrent et je m'amuse au bord de l'eau Je m'assieds sur les grosses pierres et je balance de petits cailloux dans l'eau. Mais je ne reste jamais longtemps, elle est froide et ma mère rouspète.
- C'est normal, le torrent prend sa source au glacier de la Pilatte, renchérit Gaspard en bourrant sa pipe.
- On peut crier aux Etages. Ce n'est pas les quelques habitants qui vont se plaindre du bruit. Je trouve qu'ils sont bien contents de voir passer du monde.

L'homme ferma les yeux en se remémorant sa jeunesse. Il se voyait courir à proximité des maisons en pierres brunies par les intempéries, chaparder un morceau de fromage de chèvre traînant sur la margelle d’une fenêtre et courir parmi les fleurs multicolores effleurant son pantalon rapiécé. En levant la tête, il apercevait errant sur les barres rocheuses, des chamois qui scrutaient les environs. Puis, de son pas sûr, la harde s’éloignait doucement, les sens aux aguets, prête à bondir en cas de danger à l’abri des reliefs qui la protégerait.
Pierre était heureux d'apercevoir la Bérarde et ses demeures ancestrales noyées dans la caillasse du lit torrentiel. Les toits de chaume étaient maintenus par de longues perches en bois. Parfois, l'un d'eux croulait sous le poids de la neige et il fallait d'urgence réparer pour éviter d’être transi de froid. L'été, malgré l'altitude, le soleil dardait ses rayons et la réverbération cuisait l'épiderme des paysans quand ils cueillaient le génépi.
L’immense monolithe de la Tête de la Maye surplombait la petite commune. En aucun cas il ne faisait office de barrage et le panorama s’égayait aux quatre coins de l’horizon. Chaque point cardinal possédait son vallon et ses innombrables richesses.
En usant ses semelles vers le nord, Gaspard se voyait remonter le vallon des Etançons. Le chuintement des coulées de neige dévalant les contreforts des Têtes du Replat l’accompagnait un moment. En amont, le vallon se divisait vers l’est et il admirait le glacier de Bonne Pierre qui drainait ses eaux pour venir se marier avec le ruisseau des Etançons. Il reportait ensuite son attention vers la formidable paroi de La Meije. Telle les murailles d’un château, elle paraissait défendre un panorama qui basculait vers des horizons invisibles.
Ses parties de chasse l’emmenaient au sud. Le fusil à la main, il appréciait la douce montée le menant au Plan du Carrelet. Il hésitait quelques instants entre les branches formées par l’érosion des glaciers provenant du Vacivier ou des Bans. Les profondes vallées sublimaient la majesté des lieux. A perte de vue, la neige et les glaciers scintillaient sous le soleil. En contraste, les parois rocheuses distillaient leurs ombres, recelant des touffes d’herbe éparses qui dansaient fébrilement sous l’effet d’une petite bise.
En vieillissant, Gaspard préférait la longue vallée du Vénéon qui se prolongeait vers l’ouest. Habitée depuis des lustres, il savait que sa vie était là-bas. Les cris des enfants, les jurons ou les chants des parents trimant dans les champs ou les potagers, le braiment d’un âne et les aboiements d’un chien lui prouvait que son existence s’achèverait au fond de cette vallée. Et même si parfois, il se rendait dans sa bergerie du vallon de la Selle, La Bérarde et ses hameaux voisins représentaient toute sa vie.

- Ca va Père Gaspard ?
Le vieil homme sursauta.
- Excuse-moi, gamin. J’étais dans un monde qui j’espère sera le tien.
Louis l’observa un court instant avant de déclarer :
- Faut que j’y aille !
Le guide opina.
- Rentre, tu auras encore d’autres occasions à venir me casser les pieds.
Le gamin lui adressa un sourire, saisit son sac qu’il mit en bandoulière et à la suite d’un bref salut de la main, il s’éloigna.
En tirant sur sa pipe, Pierre Gaspard le regarda s’éloigner. Il soupira longuement. Son regard glissa vers les cieux.
Vers la Meije, sous un cumulus, un aigle tournoyait doucement…

Commentaires

» Par bmthomas, le vendredi 03 Décembre 2010 à 20:14

récit captivant-tout est dit-et quelle connaissance de ce bout du monde.Bravo et bcp de séjour dans ce paradis !

» Par boileau de c., le dimanche 05 Décembre 2010 à 22:09

Juste une petite anecdote: le père Gaspard qui a "eu"les palmes académiques, parlait de "la pierre humide" quand il évoquait la pyramide Duhamel à la Meije , cairn qui marquait le point ultime atteint par "l'inventeur du ski en France", il faut dire qu'à son époque, Jules Ferry n'avait pas encore décrété l'école gratuite et obligatoire pour les enfants de France.Si "l’amphithéâtre" formé par l’aiguille de l’Olan, les Rouies, les têtes de l’Etret et des Fétoules devait lui être familier, le mot a dû lui être complètement inconnu.
Je me suis régalé à la lecture de votre magnifique texte, bravo

» Par gaillard, le lundi 06 Décembre 2010 à 17:48

Bravo pour ce trop court recit de l'auteur de "ça va m'occuper"un polar autour de la region grenobloise.

» Par Serge, le lundi 06 Décembre 2010 à 19:37

Salut Laurent.
Je reconnai ton style. Comme d'habitude on s'y croirait. Mes féloches et a un de ces jours sur Belledonne.

» Par Milou, le vendredi 10 Décembre 2010 à 20:28

A quand une prochaine histoire ?

» Par gilles parrat, le mardi 14 Décembre 2010 à 22:39

merci, pour ce magnifique passage...superbe

» Par Alain, le mercredi 15 Décembre 2010 à 11:34

Lorsque Laurent écrit, c'est toute une ambiance qui nous submerge. On voit, on sent et ressent, on entend tout ce qu'il conte.
Merci, Laurent, pour votre superbe nouvelle !

» Par laurent38, le mercredi 15 Décembre 2010 à 15:48

Merci Alain. A un de ces jours peut-être à Chamrousse.
J'ai d'autres nouvelles de prêtes, que je posterai l'année prochaine.

» Par HDlameije, le vendredi 17 Décembre 2010 à 17:54

Bonjour Laurent38,
Beau récit qui nous replonge dans cette vie rude et vraie de l'époque. Chaque fois que je suis en montagne, j'imagine que je marche dans leurs pas. Je serai heureux de communiquer avec toi.
Un arrière petit fils d'Henri DUHAMEL.

» Par Deborah, le samedi 05 Mars 2011 à 16:50

Joli texte. J'aimerai bien en lire un autre.

» Par Laurent38, le samedi 12 Mars 2011 à 18:52

Ca vient, je termine un. L"histoire se déroulera dans le vallon des Férices.

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