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Nous abandonnons gentiment Stéphane au Cap Méchant, trois heures avant le départ

Michèle monte au Refuge de la Plaine des Chicots

Refuge entouré d'arbres splendides qui deviennent maléfiques la nuit tombée !

Syndrome de la randonneuse non-accompagnatrice : nous marchons portable à la main en permanence à l'affut des SMS, bob SFR sur la tête !

Montée à la Roche Ecrite dans les nuages

Le lendemain, vue dégagée !

A la recherche des coureurs dans les cirques de Salezis et Mafate

Stéphane, un trailer heu-reux !

Une course sans SI…Chronique d’une femme non accompagnatrice

Par Stef, le samedi 27 Octobre 2007 à 15:01 :: Du trail à l'Ultra :: rss

Ecrit par ma femme Christilla.

Comprenez qu’auparavant, toutes les courses de trail que Stéphane a courues dans sa vie ont été ponctuées de « si je n’avais pas eu mal au genou, j’aurais gagné facilement 3 heures », « si je n’avais pas eu de crampes aux cuisses, j’aurais gagné 15 places dans le classement », « si je n’avais pas eu de douleurs à l’estomac, j’aurais fait une bien meilleure course », « si… ».
Pour moi donc, une chose demeurait certaine : les courses de trail étaient invariablement dépendantes de facteurs limitant (blessures, météo, humeurs,…). Et le trailer, à l’affût de la course parfaite, était alors ainsi toujours privé de pouvoir s’exprimer à sa juste valeur physique. Frustrant.

Et pourtant, ce dimanche 21 octobre 2007, Stéphane franchit la ligne d’arrivée de ce mythique Grand Raid de la Réunion (La Diagonale des Fous) en pleine forme physique et mentale, épanoui, débordant de bonheur et de santé, sans la moindre amertume sur le vécu de sa course. J’en reste moi même stupéfaite ! J’ai beau chercher, attendre : il n’y a dans cette course aucune zone d’ombre.
Je dois me rendre à l’évidence : Stéphane vient de faire une course parfaite !


Pourtant, je dois confier que lorsque Michèle et moi avons déposé Stéphane au Cap Méchant jeudi soir (départ de la course à minuit), j’avais vraiment quelques appréhensions pour sa course :
. un bon nombre de rhums « arrangés » avalés les jours précédents
. un trek de 4 jours avec une descente de 2500 mètres 4 jours auparavant
. une douleur persistante et entêtante au mollet
. des problèmes gastriques désagréables ramenés de l’île Maurice et qui tardent à disparaître
. sa stratégie de faire un départ rapide, tellement propice à mes yeux à l’arrivée de crampes

. et surtout, surtout… ma décision de ne pas être physiquement présente tout au long de ce raid, déjouant ainsi le fameux SI qui m’a déjà rendue en partie « responsable » de ses succès précédents : « Ma chérie, si tu n’avais pas été sur le parcours, je n’aurais JAMAIS terminé la course » !
Pour la Diagonale des Fous, j’ai donc décidé de laisser Stéphane faire SA course en solo. Sans doute pour lui faire prendre conscience que courir des ultra-trails c’est SON aventure à lui, à part entière. Je sais que ce point l’a un peu inquiété. Mais j’avais vraiment besoin de me sentir libre par rapport à son engagement qui me semblait si démesuré et pour lequel je me sentais bien dépassé. Il faut dire que coté sport, Stéphane et moi avons deux approches diamétralement opposées : lui court, moi je nage presque autant qu’il court. Il ne sait pas nager, et moi je ne cours pas. Lui va au bout de ses limites physiques, moi je gère mon effort dans le raisonnable.
Je profiterai donc de ma liberté de ces deux jours pour aller avec Michèle faire une jolie balade à la Roche Ecrite.

Mais en revanche, s’il m’était physiquement facile de me « désengager » de la course, impossible de ne pas accompagner Stéphane par la pensée. Nous avons donc établi un suivi SMS en utilisant le téléphone de Michèle.


Ce suivi SMS a parfaitement fonctionné, nous permettant, Michèle et moi, de vivre la course de Stéphane avec beaucoup d’intensité :

. Vendredi 5h45 : horreur, pas de SMS de passage. Stéphane a t il vraiment pris le départ ? S’est t il blessé dans les premières heures ? Tandis que les interrogations fusent nous maudissons SFR. Puis subitement nous recevons en rafale les premiers temps de passage. Youpi ! La course commence !
Comme prévu, Stéphane a fait un début de course efficace, remontant régulièrement les places, passant de la 200ème place à la147ème au sommet du volcan. Cela ne me surprend pas, et j’admire cette détermination dès le départ donné.
Rassurées nous nous préparons pour notre rando.
J’envoie un SMS pour l’encourager et surtout lui demander des nouvelles. En fait, avec un tel départ je m’attends à ce que ses crampes commencent à arriver (sur l’UTMB les douleurs sont apparues au bout de 30 km). Je sais que son état physique de début de course conditionnera toute la suite.

. Vendredi 8h00 : nous arrivons au parking du Brûlé au dessus de St Denis. Je reçois un appel de Stéphane. Sa voix est très tonique, il est en pleine forme, mise à part une petite douleur derrière le genou. Je pressens que cette course ne va pas ressembler aux autres, qu’elle va être plus « fluide ».
En cheminant vers le refuge, je me lance dans de multiples calculs pour tenter de prendre conscience de la mesure de la course de Stéphane : « Voyons, le refuge est à 1000m de dénivelé depuis le parking, Stéphane en parcourt 9 fois plus, moi j’ai déjà mal aux genoux au bout d’une heure et demi et me sens un peu lasse de marcher, je multiplie cette douleur et ma lassitude par 9, cela donne quelque chose d’impalpable, ça ne me dit rien, décidément je ne comprends pas ce que font ces ultra-trailers ». Et mes pensées irrationnelles et emmêlées se perdent dans l’immensité de la luxuriante forêt tropicale que nous traversons…

. Vendredi fin de matinée : Stéphane est à Cilaos, 99ème, avec un rythme plus rapide que ses prévisions. A ce moment là, avec Michèle, nous commençons à être vraiment excitées, conscientes que Stéphane court très bien. 99ème sur 2200 partants, il y a de quoi jubiler !
Je lui envoie un SMS pour lui annoncer son classement, le féliciter, et lui rappeler discrètement que la route à venir est encore longue…
Nous venons d’arriver au Refuge de la plaine des Chicots. Cette bonne nouvelle nous donne des ailes et nous décidons d’aller dans la foulée à la Roche Ecrite.

. Vendredi début d’AM : pas de nouvelles, le réseau ne passe pas.
Nous espérions, depuis la Roche Ecrite, apercevoir l’animation de la course dans les cirques de Salezis et Mafate, mais le brouillard épais nous accueille là haut, bouchant l’intégralité du ciel. Privées de sommets et d’ambiance, nous nous rendons ensuite à deux autres points de vue, mais les nuages persistent à garder prisonnière la magie des paysages et de la course.
Nous redescendons bredouilles.

. Vendredi milieu d’AM : SMS avec dernier temps de passage : Stéphane est passé à Marla avec la 70ème place. Nous n’en croyons pas nos yeux. Mais que se passe t il donc ? Je me demande même s’il n’y a pas un bugg dans les SMS !
Michèle appelle sa fille Emilie qui est kiné bénévole au poste de Deux Bras pour lui annoncer que Stéphane fait une super perf et qu’il sera sans doute en avance là bas ! Je me sens portée par la course de Stéphane, joyeuse et légère. Je sens qu’il vit à cet instant quelque chose de grand, et je suis heureuse pour lui.

Je continue d’envoyer des SMS pour l’encourager et le féliciter.
Cela peut paraître simple d’envoyer quelques mots sur un portable. Mais en fait c’est bien plus stratégique qu’il n’y parait. Je sais qu’il faut aller à l’essentiel et choisir les mots justes. Moi, j’ai ma petite recette personnelle, qui semble bien adaptée à Stéphane puisque chacun de mes SMS semble lui faire l’effet d’un gel tonic format magnum.
Voici ma potion magique :
D’abord je lui fournis une analyse de sa course, car je pense que dans l’action et avec la fatigue, il doit manquer de recul sur ce qu’il fait : je lui donne son classement, et le situe dans la distance globale (« 1/3 de parcouru », « moitié de course », « déjà X km de parcourus » …).
Je lui apporte ensuite une appréciation sur sa performance (« super début de course », « rythme rapide et régulier », « tu fais une super perf », « tu es dans tes temps prévisionnels », …). Cela le flatte et le conforte.
Ensuite, je l’encourage (« garde ta motivation », « continue comme ça », « ne t’arrête pas de courir », …). Sa motivation est ainsi renforcée.
Puis je me permets de l’informer si besoin des difficultés à venir (« la nuit arrive, ça risque d’être plus difficile », « il reste encore une moitié de parcours, tiens bon ! », …).
Enfin, je lui glisse un petit mot doux. Je sais que le fait de se savoir admiré l’aide à surpasser ses douleurs et ses difficultés.
Et hop, j’imagine mon petit message survolant hauts sommets et vallées profondes pour aller retrouver mon coureur. Les mots volent en farandole, tournent autour de lui telles des petites étoiles scintillantes et magiques.

.Vendredi fin d’AM : Stéphane est à Roche Plate, 64ème place. Je suis presque incrédule. Je visualise Stéphane fluide et léger, volant sur le relief, les yeux grands ouverts sur les sommets et le sourire aux lèvres, comme dans un rêve…
Je glisse un SMS pour avoir quelques nouvelles. Tout ceci me paraît bien irréel, j’ai besoin d’entendre concrètement sa voie, d’être rassurée sur son état physique.

.Vendredi 18h30 : Stef m’appelle, je cours à l’extérieur du refuge à la recherche du meilleur réseau. « Tout va bien, j’ai de bonnes sensations, aucune douleur, je cours avec un copain, Romain, et nous allons continuer ensemble pour la nuit ». A ce moment là j’ai la certitude que rien ne pourra désormais l’arrêter.

. Vendredi pendant la nuit : plus aucun SMS depuis son coup de fil. Il faut dire aussi que le réseau ne passe pas bien par ici. Nous nous couchons donc dans le dortoir, les téléphones à portée de main.
Je sais que cette nuit va sans doute être pour Stéphane le moment le plus dur dans la course et j’ai prévu de lui envoyer des SMS régulièrement.

. Samedi 2h00 du matin : je me lève discrètement, sors du refuge. J’écris un SMS, le réseau ne passe pas et il me faudra attendre une bonne vingtaine de minutes avant de pouvoir l’envoyer. La nuit est noire et inquiétante dans cette forêt. Je me recouche, congelée ! Je ne ressortirai pas de la nuit, bien trop peureuse.

. Samedi 3h00 du matin : Michèle se lève pour essayer d’attraper de nouveaux SMS de passage. Cela dure une grosse demi-heure et elle se recouche. Elle me racontera le lendemain son aventure nocturne, dans un fou rire interminable et contagieux : elle est sortie en petite culotte, enfilant rapidement ses baskets. Le réseau ne passant pas devant le refuge, elle s’aventure une 50aine de mètres plus loin, bravant la nuit profonde et les arbres terrifiants. Soudain elle entend des chiens qui courent vers elle en aboyant. Peu rassurée, elle tente de regagner le refuge en courant, mais marche sur ses lacets et s’étale de tout son long dans l’herbe humide, sentant les chiens qui se rapprochent d’elle la gueule ouverte ! Finalement elle regagnera le refuge avant d’être croquée par les bêtes menaçantes… et ne ressortira pas de la nuit.

. Samedi 5h00 du matin : nous nous levons et improvisons un petit déjeuner délicieux avant de prendre le chemin pour une deuxième tentative à la Roche Ecrite.
La nuit a été mouvementée pour toutes les deux, et nous n’avons toujours pas de nouveaux SMS. Je m’en veux un peu de ne pas avoir mieux assisté Stéphane durant la nuit.

. Samedi 5h30 : départ pour notre rando. Les SMS déferlent sur le portable de Michèle. Stéphane a passé Dos d’Ane en 29ème position. Au Colorado il est en 27ème position ! Michèle reçoit un message de Emilie lui annonçant que Stéphane est passé à son point de ravitaillement en pleine forme, et qu’il n’a même pas voulu de massage !
Toutes les deux nous sommes excitées comme des puces. L’énergie de Stéphane est contagieuse : Michèle part au petit trot vers la Roche Ecrite, j’ai du mal à la suivre tant mes pensées se bousculent dans ma tête. J’imagine Stef que rien ne peut arrêter, ni même les ravitaillements, ni même les massages, ni rien du tout. Il court, ne s’arrête jamais, et je me demande s’il réalise bien ce qu’il est en train de vivre.
Je sais qu’il passera l’arrivée d’ici une demi heure.

. Samedi 6h00 : le réseau ne passe pas sur la Plaine des Chicots, quel dommage !
Je réfléchis beaucoup tout en marchant. Par quelle alchimie Stéphane a t il réussi à déjouer crampes, fatigues, douleurs, coups de pompe sur cette course ? Quel est donc cet homme dont la force trouve son apogée dans la difficulté extrême ? Il me l’a déjà dit : « plus c’est difficile et technique, plus je me sens fort ». Je n’avais encore jamais entrevu cette facette de Stéphane, à ce point là au dessus de toute difficulté. Cela me donne le vertige.

Au bout d’un moment le dernier SMS libérateur nous annonce l’arrivée de Stéphane : 27ème après 29h50mn2s de course ! Fin de course ! Extraordinaire ! Stéphane vient de réaliser son rêve : courir un ultra pour le plaisir, rien que le plaisir !
Je l’appelle dès que j’intercepte le réseau. Mes félicitations ont l’air de le surprendre. « Tu es 27ème, 27ème ! Il y en a 2173 qui continuent à courir derrière toi ! » Mais il ne réalise pas encore, secoué par tant de km parcourus. J’ai l’impression de savourer cette victoire bien avant lui.

Ce matin, la Roche Ecrite nous a offert un paysage fantastique face au Piton des Neiges et aux cirques de Salezis et Mafate. Après la bonne nouvelle de Stéphane, nous ne nous attendions d’ailleurs pas à autre chose ici. La victoire est généreuse et nous profitons de cet instant.

Nous redescendons au Refuge de la Plaine des Chicots sans trop traîner.
Michèle à rendez vous avec des centaines de coureurs au poste de ravitaillement de Dos D’Ane puisqu’elle y est attendue en tant que bénévole pour la course.
Quant à moi, je cours rejoindre mon coureur fou au stade de la Redoute à Saint Denis.

Je le retrouve étendu comme un légume un peu ramolli dans le gazon, le regard accroché à une branche d’arbre que se balance dans le ciel, bercé par le son de la sono qui acclame au compte goutte les arrivants.
Bienheureux. Tout simplement.
Je souris du contraste entre cet homme qui vient de courir non stop 150 km en moins de 30 heures, et celui-ci sous mes yeux qui, enivré par sa victoire et par le plaisir d’avoir pu enfin courir à son véritable niveau, flotte docilement sur un petit nuage.


Une course sans SI…
Désormais, j’ai compris que faire une course parfaite est possible.
J’ai compris que chaque trailer court comme un fou après ce rêve.
Stéphane a expérimenté ce bonheur de courir enfin un trail à son vrai niveau, avec fluidité.
Et cela lui ouvre des horizons autant démesurés qu’inimaginables.
Je dois me rendre à l’évidence : Stéphane n’est pas prêt de s’arrêter de courir, … et moi pas prête non plus de cesser mes envois de SMS !

Commentaires

» Par Jeroen, le samedi 27 Octobre 2007 à 23:27

C'est beau. :happy:

» Par Laurent P, le lundi 29 Octobre 2007 à 09:28

Magnifique récit !
C'est vraiment très bien écrit et c'est un plaisir de le lire ...
Bravo à ta femme (et à toi aussi)

» Par fabrice, le mardi 30 Octobre 2007 à 17:28

magnifique récit!!

j'adore lire ces crs vu de l'autre côté!!
on voit que la souffrance, les émotions sont partagées et qu'on n'est jamais seuls sur les chemins!

» Par martine, le mardi 06 Novembre 2007 à 11:43

TRES beau récit ! J'ai déposé le mien sur notre blog (accompagnateur de martine , 7è féminine)
http://passion-trail.skyrock.com/
Au plaisir...chris

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