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Tour Ronde et Gervasutti - années 80
Par Jean-Christophe Roumailhac, le vendredi 26 Mars 2010 à 00:33 :: Pentes Raides :: rss
Attention, dans les années 1980, très discrètement, un jeune annécien cagoulé sévit dans les pires couloirs du massif du Mont-Blanc, il s'appelle Pierre Tardivel. Un jeune homme inconnu qui deviendra le fer de lance de toute une génération de skieurs alpinistes.
Le voici au Gervasutti, aujourd'hui barré par de gros séracs et à la Face Nord de Tour Ronde.
Ce sont hélas mes dernières archives personnelles, et sans aucun doutes, les premières apparitions sur la pellicule de Pierre Tardivel en tant que skieur extrême, à une époque où la discipline était au creux de la vague, juste entretenue de temps à autres par quelques audacieuses descentes de Jean-Marc Boivin. L'euphorie de l'âge d'or des années 1977 était largement retombée. Tout le monde pensait au surf des neiges, à Régis Rolland et à la série des "Apocalypse Snow". Le ski de pentes raides était "has-been" et ringard, mais c'était notre passion.
Le massif du Mont-Blanc ne m'a jamais réussi.
Après une tentative au couloir Jager, pas en conditions, j'ai descendu par paresse - pour ne pas remonter à l'Aiguille du Midi - la Vallée Blanche dans des conditions pourries (pas de neige, de la glace...). Seul, je n'ai pas déchaussé et ai sauté et zigzagué entre crevasses et plaques de glace. A l'arrivée au Montenvers (où j'avais très mal au dos à force de me réceptionner sur la glace), on m'a gentiment laissé descendre sur Cham (pas de descentes "Gens du Pays") et au PGHM, j'ai vu des mines ahuris quant j'ai osé dire que j'avais descendu la Vallée Blanche à skis, là où tous les autres avaient chaussé les crampons. Seul, j'avais gardé les skis par peur de passer au travers d'un pont de neige... et paradoxalement, cette Vallée Blanche a été la descente la plus "extrême" que je n'ai jamais faite.
Une autre fois, j'ai failli me vautrer dans le couloir des Poubelles à l'Aiguille du Midi à cause d'une plaque de glace... (bien fait pour moi, je ne l'avais pas reconnu à la montée...). Et dans la même sortie, lors de la Trilogie de Christophe Profit, croisé au Couvercle, le Whymper n'était pas faisable.
En 1987, j'ai accompagné Pierre Tardivel au pied du Couturier, mon rêve de gosse, que je n'ai pas pu assouvir. Je me suis "chié dessus" le jour J car je m'étais mis une boîte au premier virage après les escaliers des Grands-Montets... et puis il était tard et je n'avais pas la caisse de Pierre. En tout cas, attendre au refuge que le copain de courses habituel revienne; c'est une horreur! heureusement, un vieux guide m'a appris plein de nœuds tordus, savants et utiles pour patienter... merci à lui.
Le lendemain matin, direction la Nord-Est des Courtes, ou plutôt, l'extrême droite de la Nord-Est. Pierre veut sortir et skier la voie Cordier. Nous passons la rimaye, assez haute, puis nous commençons l'ascension avec nos gros skis de géant et nos chaussures de slalom.
Pour moi, nous sommes partis trop tard. Peut-être est-ce le mal des rimayes, mais à mi-chemin, je m'arrête en pleine face, carbonisé par la chaleur (nous sommes le 1er juillet 1987) et je mets beaucoup de temps pour reprendre mon souffle. Une goulotte à droite, n'arrête pas de cracher des coulées à intervalles réguliers. Je ne suis pas rassuré. C'est dur un coup de barre en solo.
Pierre arrive au sommet des Courtes, puis il redescend jusqu'à moi, toujours posé à la moitié de la face. Je chausse et je descends.
Les lignes de fuites sont bien plus impressionnantes que dans les Aravis, j'ai 400 m de vide sous les skis. La neige est lourde, la goulotte crache à intervalles réguliers et flippants...
Il faut y aller, descendre malgré le coup de barre... arrivé l'année où j'étais le mieux préparé. Aujourd'hui la première est ratée. Rater une première aux Courtes, le terrain de jeu de mes modèles, Cachat, Saudan, Vallençant, Boivin, Baud... Tant pis... "Same player shoot again!" mais, je n'aurais jamais droit à l'extra-ball. Tilt!
Attention rimaye, et gros pont de neige... il va falloir sauter et atterrir sur le cône de déjection de la goulotte. Je lance mon piolet pour me rassurer, il ne passe pas à travers la neige (quel geste stupide!), puis je me lance dans la pente raide pour sauter la rimaye haute de 5 m. Ouf, je suis en bas. Retour au refuge. Pierre, lui a signé une nouvelle première. Moi, je rentre la queue basse, confronté aux grands vides des faces du massif du Mont-Blanc.
Aujourd'hui encore, je regrette ce maudit "biellon" qui m'a privé d'une prestigieuse première, que sans doute, je ne méritai pas.
Mais je continue à penser que nos échecs sont bien plus formateurs que nos réussites.
Il y a trop de "winners" autoproclamés dans notre société, les belles têtes de vainqueurs me font vomir. Savoir perdre, pour mieux repartir est essentiel car celui qui n'a jamais su que gagner aura bien du mal le jour où il faudra se relever après avoir perdu.
Je n'ai que trop parlé, voici le film de Pierre au Gervasutti et à la Tour Ronde :
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PS : pour découvrir les beaux itinéraires du Mont-Blanc, lisez l'incontournable topo-guide d'Anselme Baud, précurseur du ski de pentes raides avec Patrick Vallençant et telemarkeur averti de la première heure.Il y a aussi le toponeige sur le Mont-Blanc de Lionel Tassan avec la participation de Pierre pour les grandes pentes ou les faces et couloirs tordus.
Cette belle voie Cordier aux Courtes a été skiée pendant le week-end de Pentecôte 2010 par Thomas Gremmel; voici un lien vers son compte rendu et les photos qui permettent d'avoir une bonne idée de l'ambiance exceptionnelle de cette descente.
» Par Phil'Ô, le vendredi 26 Mars 2010 à 08:27
Jean-Christophe, ce récit est magnifique d'humanité. Bravo et merci pour nous faire partager ton vécu.
» Par Azerty, le vendredi 26 Mars 2010 à 19:18
Bonjour Jean-Christophe,
Les images sont magnifiques et on s'attend à tout moment à entendre la voix de Roger Gicquel.
Cette dernière intervention est d'autant plus précieuse grâce à ce texte plein d'humilité. Un bel aperçu de la passion qui vous animait et qui, je le sens bien, est loin d'être éteinte. Il est bien vrai que d'apprendre à tomber, puis à se relever mène à une meilleure connaissance de soi et de ses limites...
» Par StephRS, le samedi 27 Mars 2010 à 18:18
Dans une pratique où l'ego et la valorisation de soi sont mis en avant, de tels mots sont (trop) rares...
» Par mathieu des Noes, le dimanche 28 Mars 2010 à 18:08
Texte magnifique.
» Par Philippe Mahieu, le dimanche 28 Mars 2010 à 19:29
Les Courtes c'était aussi le "terrain de jeu" de Daniel Chauchefoin, l'initiateur de Tardivel si j'ai bien compris...Il a descendu en 77 la voie des Autrichiens, ce qui est sans doute un des plus grands exploits du ski "extrème".Que devient-il???
» Par Baltringue, le vendredi 02 Avril 2010 à 09:11
super article et video sympa !
la matos a bien changé...
» Par liliouns, le mardi 06 Avril 2010 à 12:24
Très beau récit et belle leçon d'humilité, c'est tout l'esprit de la montagne. Merci Jean-Christophe.
» Par Michel, le mercredi 05 Mai 2010 à 10:15
Beau récit plein d'humilité, il en faut certainement dans cette activité
juste un détail: le couloir Jager et non Geiger
Cordialement
» Par Jean-Christophe Roumailhac, le mercredi 05 Mai 2010 à 12:17
Corrigé, merci...
» Par Eric Daumas, le jeudi 27 Mai 2010 à 18:00
Oui, cette voie cordier est très belle. Nous y étions ce 23 mai au lendemain de la descente de Thomas et Julien. Si mes amis Jeremy Janody et Vincent l'ont skiée, j'ai préfèré remettre les skis sur le sac au bout de 80m...neige trop dure à mon goût et un plaisir de skier devenu tension...Après le joker de la montée, une belle pierre reçue pleine bille sur le casque, ce renoncement fût assez facile même si c'est toujours difficile( je pense à ton commentaire suite à l'accident au Davin...). Nouveau passage au sommet, arête et descente détendu de la Nord Est et le bonheur de retrouver mes amis qui ne se sont pas vraiment éclatés... Sans doute n'aurais-je pas sû prendre cette décision à 25 ans, mais avec le temps on devient plus sage!
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