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Coucher de soleil au refuge des Cosmiques

SĂ©rac en face nord

Le Mont Maudit vu du col de la Brenva au petit matin

Les dernières pentes du Mont Blanc du sommet du Mur de la Côte

Lever de soleil au col de la Brenva

Le jour s'est levé au Mont Blanc; le Mont Maudit, c'est au milieu; à sa gauche, l'aiguille du Midi, à sa droite, le mont Blanc du Tacul

D'autres alpinistes passent par la voie normale ou "royale" (ça, c'est d'actualité !!!)

Du sommet, le Mont Blanc de Courmayeur

"Vas-y Bruno, t'es pas venu lĂ  pour rien!!!"

Seul skieur mais au milieu de nombreux alpinistes

Ski en face nord

Sérac à la géométrie presque parfaite

Ou séracs plus désordonnés

La face nord du Mont Blanc

Les séracs menaçant du dôme du Goûter

La dernière partie de la descente vue de la gare des Glaciers

L'itinéraire emprunté en face nord

L'itinéraire emprunté au dessus de la jonction

Seul en face nord

Par DBO, le mercredi 09 Mai 2007 à 21:12 :: Récits et expérience personnelle :: rss

Je dédie ce billet de mon blog à Lucien, mon beau-père, qui vient de partir pour un grand voyage dont il ne reviendra jamais...

Un grand moment de solitude

Refuge des Cosmiques, Massif du Mont Blanc, jeudi 23 juin 2005, 1 heure du matin, je m’adresse à mon ami Vincent en ces termes :

- « Alors, tu vas bien »
- « Non, je ne me sens pas très bien »
- « C’est pas possible ; Qu’est-ce qui t’arrive ?»
- « j’ai pas dormi du tout et je crois que j’ai de la fièvre »


Là, j’ai l’impression que le monde va s’écrouler autour de moi ; je me pince ; non, je ne rêve pas ; je lui touche le front à l’ancienne ; à l’évidence ; il est fiévreux ; je ne comprends pas lundi, pour nous acclimater, nous avons fait le Mont Pourri en couchant sous tente dimanche soir à plus de 2000 mètres d’altitude ; il était en pleine forme ; mardi: repos et la météo était meilleure pour jeudi ; je laisse Vincent et sors du refuge ; il fait grand beau et il n’y a pas de vent ; le refuge est plein d’alpinistes prêts à partir ; j’enrage…

Que faire ? Je décide alors de « rentabiliser » ma venue ici ; je monte au moins au mont Blanc du Tacul ; je ferais des photos ; la trace vue hier soir du refuge a l’air excellente ; ce serait dommage de ne pas en profiter ; nous déjeunons et j’informe Vincent de mon projet ; toutefois, je rajoute que « au cas où » je serais au plus tard à midi au refuge ; dans mon esprit, je me dis que je ferais peut-être l’aller retour au sommet, sait-on jamais.

Je pars à 2 heures du refuge, skis aux pieds ; rapidement, j’attaque les pentes du Tacul ; j’arrive bientôt à la rimaye ; je mets les skis sur mon sac et je chausse mes crampons d’alpi ; la trace est excellente et ça dénivelle bien ; à 3h30, je suis à l’épaule ; je traverse jusque sous les pentes du Mont Maudit avec les « piétons » ; mon sac est lourd mais j’ai « la caisse » ; pour certains « piétons », la lente agonie commence ; probablement l’altitude et le manque d’entraînement ; qu’à cela ne tienne, je double ; je sais par ailleurs, qu’au niveau de la rimaye du Maudit, c’est souvent l’embouteillage ; j’arrive derrière une cordée ; le passage est raide ; pas de possibilité de doubler ; je fais le forcing ; le guide qui mène la cordée accélère ; la troisième de cordée qui est une jeune femme est à l’agonie ; son souffle rauque en dit long sur son état cardio-vasculaire ; elle explose ; ils me laissent enfin passer ; au passage, le guide « engueule » sa cliente ; je poursuis ma route ; le ciel s’éclaircie ; c’est le point du jour ; la rimaye est en vue ; il n’y a pas trop de monde.

Quand le mot "engagement" prend tout son sens

J’attends patiemment mon tour ; le passage est délicat ; la corde fixe qui est en place débute 10 mètres plus haut ; je pense à me joindre à une cordée pour ce passage « difficile » et exposé mais 2 cordées de locaux arrivent et doublent tous les autres ; une vague de protestations monte ; quelques paroles désagréables fusent… je plaide ma place ; un des meneur s’adresse à moi avec l’accent de la vallée que nous apercevons dans l’ombre du point du jour « Si t’es tout seul, c’est que t’as le niveau, à toi… » ; je n’ai plus le choix, l’engagement est total ; je sais qu’il me sera difficile à présent de redescendre par là ; je franchis le passage délicat, me longe sur la corde fixe et poursuis ma route ; derrière moi, les cordes s’emmêlent, les locaux doublant sans scrupules les autres cordées ; j’arrive à la sortie ; j’aperçois un des « aspi » : « Vous exagérez » ; « ici, t’est au Mont Blanc ; tu pensais pas être tout seul ».

Je poursuis vers le col de la Brenva ; il est 5 heures; j’arrive au col ; les alpinistes font leur pause ; je ne m’arrête pas ; au bas du Mur le la Côte, seule une cordée me précède ; là, je me rend compte que je ne suis pas raisonnable ; je ne me suis pas arrêter depuis le refuge ; je fais donc une courte pause, prends des photos puis repart toujours les skis sur le sac ; il se fait lourd à présent ; il est 5heures30 au sommet du Mur ; je décide de rechausser ; là, je sens les effets de l’altitude ; je mettrais 1 heure30 pour les 400 derniers mètres ; j’observe la face nord en passant ; ça a l’air bon ; Jeroen est descendu quelques jours avant et les conditions étaient bonnes ; j’arrive enfin au sommet ; il fait grand beau sans vent ; il est 7 heures du matin.

La descente "en solitaire"

Mon choix est fait ; je descendrais la face nord ; le topo, je le connais par cœur ; je l’ai lu et relu des dizaines de fois ; j’ai loupé plusieurs occasions et pour moi, c’est la bonne ; de toute façon, j’ai mon portable ; je le sors du sac ; zut, plus de batterie…tant pis j’y vais quand même ; les premiers virages se font vers les Petits Mulets puis traversée vers l’ouest ; ça y est je suis en pleine face nord ; vu que je suis le seul skieur, je suis bel et bien seul ; je me sens libre au milieu de séracs gigantesques ; aucun passage n’est très technique et la descente est effectuée sans problèmes ; je suis les traces dans le dédale de la face ; pas besoin de rappel, pas de saut périlleux ; je suis rapidement au Grand Plateau.

Là, je suis un peu ému mais il fait chaud ; il est 8 heures et c’est déjà transfo ; j’aperçois les immenses séracs du Dôme du Goûter qui sont franchement instables, je passe rapidement ; à 3500 m, je suis des traces plein Est sous le rocher de l’Heureux Retour ; je débouche sur une arête effilée en neige molle ; je n’en mène pas large ; je passe à coté de refuge des Grands Mulets, désert ; Coup de blues, je suis vraiment tout seul ; j’arrive à la jonction ; je suis les traces de skis dans le dédale des crevasses ; certaines sont gigantesques ; je finis par déchausser et aborde un passage technique mais de vieilles traces me guide dans ma solitude. Il est 9 heures…

La traversée du glacier est interminable ; je me méfie des ponts de neige et préfère les détours à des prises de risque inutiles ; enfin, j’arrive à l’ancienne gare des Glaciers ; une courte pause et c’est reparti ; il fait chaud et je me découvre ; la traversée du glacier des Pélerins est extrêmement pénible ; je croise une famille ; j’éprouve une grande joie ; enfin des signes de la civilisation, comme les marins qui aperçoivent les premières mouettes…


Je rejoins le Plan de L’aiguille ; il est 11 heures ; je sollicite du personnel du téléphérique un coup de téléphone aux Cosmiques pour prévenir Vincent ; je l’ai en ligne : « je l’ai fait » « tout seul ? » Silence… je lui demande alors de me rejoindre au téléphérique car il va mieux et se sens capable de remonter à l’aiguille du Midi seul ; je vais m’installer à la terrasse du Bar d’à coté et exténué mais heureux, je savoure ma réussite.

Epilogue

C’était il y a 2ans et pourtant c’est comme si c’était hier ; c’était vraiment une aventure « hors du temps ». Cette face nord du Mont Blanc, c’est en tout cas une course « extraordinaire » ; avis aux amateurs !!! Mais la solitude est loin d’être une obligation…

Commentaires

» Par Seb, le vendredi 11 Mai 2007 Ă  15:03

Très joli texte, bravo.
:-))

Effectivement, cette face N est tres sympa et plutot imposante!

» Par allan, le vendredi 11 Mai 2007 Ă  15:24

Salut, je salue ta course mais je trouve que le titre de l'article est un peu exagéré: ca n'a rien d'incroyable de faire le mont blanc en solo, même si comme tu le dis c'est assez engagé vu les crevasses. Mais je pense que tu savais que la face nord du mont blanc est assez expo vu les séracs et que la jonction est un gruyère. Et quand tu parles de la montée raide au mont maudit, c'est un peu pompeux quant tu dis "Quand le mot "engagement" prend tout son sens". Si tu le sens pas , tu redescends, et si ca va, tu passes! Mais ce passage n'est en aucun cas comparable à des passages bien plus expo que tu peux rencontrer dans d'autres courses. Pense aux gars qui enchainent les grandes faces nord en solo, ils n'utilisent que très rarement tes mots.
En tout cas bravo pour ta course, le mont blanc a ski c'est superbe!

» Par Docteur Bruno, le vendredi 11 Mai 2007 Ă  15:49

Bon d'accord Allan, j'ai un peu exagéré mais c'est pour le fun...Pour ceux qui me connaissent mieux, ils savent que je manie l'humour et les contrepétries sur mon blog; c'est une course magnifique mais je n'ai en aucune façon l'impression d'avoir réalisée "un exploit"; c'est aussi une légère, que dis-je une trés lègère escarmouche aux "montagnards de l'impossible" qui ont bercé les rêves de mon enfance et dont je lisais les récits avec passion.

Ce récit est surtout un plaidoyer pour cette magnifique descente que je referais certainement avec beaucoup de plaisir mais accompagné cette fois !!!

» Par Matthieu, le vendredi 11 Mai 2007 Ă  16:00

Merci pour le récit et bravo pour cette solitaire! J'aurais personnellement un peu serré les fesses dans le gruyere de la descente ...
Allan, je me permets de réagir à tes propos si tu le veux bien: la notion d'engagement est très personnelle et qui plus est, très psychologique. Je ne pense pas qu'il veuille se comparer à Boivin, Profit ou Gabarrou. C'est son experience personnelle à lui avec son mental et son bagage technique du jour. Alors laisse ses mots et ses ressentis s'exprimer et respecte-les. ;-)
Amicalement

» Par Jeroen, le vendredi 11 Mai 2007 Ă  16:11

Entièrement d'accord avec Matthieu, nul besoin de s'appeler Boivin, Profit ou Gabarrou pour engager : chacun engage à son niveau, certains même là :wink:
Bravo pour le récit Bruno :happy:

» Par allan, le vendredi 11 Mai 2007 Ă  16:46

ok je préfère ca! effectivement comme je connais pas la personne..L'humour c'est super important et c'est vrai chacun engage à son niveau!

» Par NordOuest, le vendredi 11 Mai 2007 Ă  17:13

MERCI Bruno pour ce voyage.
On ne peut une plus belle dédicace pour les grands voyageurs.........
A+, Pierre

» Par manu2, le vendredi 11 Mai 2007 Ă  19:03

Les moments de solitude...ça vient très vite quand on est seul..Engager seul, ça a son charme mais aussi ses risques..
En tout cas belle course..

» Par papaseb, le vendredi 11 Mai 2007 Ă  21:45

Superbe récit, et superbe course!!

Allan a dit : "Pense aux gars qui enchainent les grandes faces nord en solo, ils n'utilisent que très rarement tes mots."

C'est vrai..mais l'engagement est different pour chaccun selon son vécu et son niveau...perso quand je fais le mouchillon par le couloir nord ou que je vais trainer du coté du davin, pour moi c'est "engager"...alors que d'autre font les crapauds au sommet...
Faut pas juger, seul au milieu de l'immensité de la montagne, l'engagement est total...

Pour finir, cette course est suffisement "engagé" pour ne pas en revenir si ça tourne mal....

» Par Seb, le vendredi 11 Mai 2007 Ă  22:03

et donc pour ne pas y aller tout seul Ă  priori...

» Par Henri Deger, le vendredi 11 Mai 2007 Ă  23:06

Belle course Bruno.
Etre seul en montagne c'est toujours spécial et surtout au milieu de gros glaçons !J'aime bien l'ambiance qui se degage de ton récit et les photos sont superbes.

» Par Stef, le samedi 12 Mai 2007 Ă  06:43

Bien sympa ton recit !
Absorbé complètement par ton texte, j'ai révécu le Mont Blanc !
Bon, maintenant tu raccroches les skis et tu passes aux baskets ?
Stef

» Par mpui, le samedi 12 Mai 2007 Ă  11:10

Très beau reportage Doctor !

» Par gilles, le jeudi 15 Mai 2008 Ă  20:46

Courage, Bruno
je pense Ă  toi et Ă  tes proches
gilles


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