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Sacs de bœufs, ou une histoire de "bivou'ach"

Par Gos, le 30.01.07

Remarque préliminaire :
Je livre en pâture un article commis il y a de celà 4 ou 5 ans pour la revue du CAF de Mulhouse ou j'avais pris l'habitude de relater de manière très "spéciale" quelques sorties (on tape dans le 2° voire 3° degré assez souvent, mais le fond reste toujours vrai).
Ne justifie sa présence que dans le cadre de "la première fois en ski de rando".


Contexte : Novembre 2002. Franck et moi décidons de partir 3 jours dans le massif du Mont-Blanc et planter la tente dans le cirque Maudit, histoire de faire quelques goulottes et autres réjouissances glaciaires.

Emporté par un optimisme maladif, j'entreprends de faire loger tout le matériel dans le sac de 45 litres. Doux rêveur que je suis. Marqué depuis ma plus tendre enfance par un caractère que m'envient plus d'un âne bâté, je décide, contre toute évidence, de persévérer dans mon entreprise. Je recours alors à des méthodes peu orthodoxes, mais qui ne donnent pas les effets escomptés et ne sont que perte de temps et d'énergie :
- les sauts à pieds joints depuis le haut de l'armoire normande, aussi vains que dangereux,
- la presse à emboutir, qui se met en sécurité dès la première poussée,
- et je ne m'appesantirais pas davantage quant à la contribution apportée par la centrifugeuse du CNES, les effets gravitationnels des 9 G atteints ayant surtout été enregistrés au niveau de ma capacité financière résiduelle suite à cette location malheureuse.
Vexé comme un poux, je me rabats donc sur des valeurs sûres et ressors mon vieux compagnon rouge et noir de 70-90 litres sous peine de devoir rester à Mulhouse. D'autant qu'une question* me taraude : et Franck, comment fait-il ? Fort de son expérience, sûr qu'il aura confectionné un sac aux mensurations humainement acceptables, et que je suis bon pour supporter des remarques certainement peu obligeantes à l'encontre de mon paquetage.
Sur-motivé par cette perspective vous en conviendrez peu avenante, j'étais condamné à réussir. Mais à quel prix !!
Premier constat : la forme.
Excepté la couleur, le plus proche cousin de mon sac demeure sans conteste le menhir breton.
Deuxième constat : le poids .
Un menhir, c'est lourd ! Dans le souci fort compréhensible de maintenir le moral au beau fixe, je m'interdis de procéder à la pesée du monolithe. Mais les efforts nécessaires à son levage suffisent à une estimation sommaire : on approche les 30 kg.
Je vais enfin pouvoir aller dormir un peu. Après une nuit mouvementée, peuplée de visions mêlant des vues panoramiques de Carnac et Stonehenge réunis, ainsi que des passages de "Obélix et compagnie", arrive l'heure du départ.
Et là, troisième constat : la hauteur.
Le menhir, comme sa cousine la carotte, se développe essentiellement selon un axe vertical. A la différence près que la carotte, elle, c'est vers le bas (c'est d'ailleurs ce qui permet de les distinguer). Le violent coup d'arrêt ressenti au passage de la porte est l'occasion de prendre brutalement conscience de ce paramètre, un peu sous-estimé je dois bien le reconnaître.
Alors que j'attends paisiblement dans la rue que mon chauffeur n'arrive, et juste remis de mes émotions, j'aperçois soudain des lueurs virevoltantes en altitude : quoi t'est-ce me dis-je ? Sont-ce les illuminations de Noêl (z'ont mis l'paquet cette année !!), le laser d'une boîte de nuit ? …
Les lumières viennent dans ma direction, accompagnées d'un effroyable bruit de ferraille allant crescendo. Le phénomène se rapproche, s'engouffre dans ma rue qui s'illumine alors de milles feux grâce aux magnifiques et éclatantes gerbes d'étincelles jaillissant de … l'essieu arrière de la voiture de Franck ! J'ai la réponse à ma question*.
La dépose de mon sac dans le coffre porte un dernier coup fatal aux amortisseurs qui n'en demandaient pas tant et nous nous félicitons alors d'avoir opté pour une propulsion : nul doute qu'une traction nous aurait conduit à investir dans des pneus de diamètre plus conséquent, de façon à assurer le contact au sol. Rassurés quant à la transmission, nous partons. Le passage du premier ralentisseur rencontré fut l'occasion de rendre un dernier hommage au pot d'échappement, qui exprima bruyamment le souhait de ne pas poursuivre l'aventure. Les 200 mètres suivants virent également les départs successifs de la roue de secours, qui nous salua, toute guillerette, en bondissant lors de son dépassement, suivie comme son ombre par le pare-chocs arrière, qui s'avéra nettement moins cordial.
Jusqu'alors enthousiasmés par la fluidité tout simplement exceptionnelle de la direction en cycle urbain, le comportement en usage autoroutier démontre rapidement des carences rédhibitoires à l'approche de la première courbe, tant son incapacité à inscrire notre véhicule sur une trajectoire librement choisie est probante.
Si Franck parvient rapidement à anticiper ce genre de manœuvres, les appels de phare incessants des véhicules croisés furent en revanche beaucoup plus gênants, à tel point que nous ne quitterons plus nos lunettes de soleil durant tout le trajet.
Nous sommes alors persuadés de ne plus rencontrer de difficulté avec la direction, jusqu'à … Jusqu'à ce que nous entamions l'ascension du col de la Forclaz ! Afin que le train avant touche le sol suffisamment longtemps pour négocier les épingles, une seule solution : de violents freinages en entrée de courbe. En contrepartie de quoi, le port permanent du casque s'impose de lui-même.
A bien y réfléchir maintenant, je comprends mieux l'acharnement que mettront plus tard les douaniers suisses lors de la fouille intégrale de notre attelage : à 7 heures du matin, deux types casqués avec des lunettes de soleil, avouez que …
NB : le palan nécessaire à l'extraction de nos besaces faisant cruellement défaut, leurs confrères Italiens se montrèrent beaucoup moins zélés quand leur tour fut venu.
Quelques kilomètres plus loin et nous arrivons enfin à destination. Nous nous stationnons au plus près de l'embarcadère, gardant à l'esprit que chaque mètre en vaudra 10 une fois les préparatifs terminés : équipés des pieds à la tête, les skis en main, les chaussures aux pieds et les menhirs sur le dos … autant vous dire que bien des sismologues locaux ont dû plonger aux abris lors de notre passage !!
Une fois acquitté le billet du téléphérique (pas donné, surtout avec cette mesquinerie de surtaxe de poids !), nous entrons dans la cabine, où, fait étrange compte tenu de l'affluence, personne ne nous rejoindra. Avec un peu de recul maintenant, je crois que les autres candidats à la montée ont simplement respecté notre intimité naissante (ben oui, 3 jours quand même !). Jusqu'au préposé italien aux manettes qui, juste après avoir appuyé sur "montée", sautera par la fenêtre en hurlant "couchévoussavapété", que j'ai traduit par un "couvrez vous çà va geler" (à quelque chose près). Le brave homme, délicate attention.
Après une interminable ascension, ponctuée par les nuisances sonores innommables d'une machinerie agonisante, nous arrivons enfin au refuge Torino. Nous chaussons les skis, et bien que la neige soit bien croûtée, je ne reverrais plus mes planches avant l'arrivée sur notre emplacement de bivouac.
A présent assurés d'être inscrits dans le Guinness des records comme étant les seuls points géodésiques mobiles connus à ce jour, nous progressons lentement (voire très lentement), le dos tourné à un soleil éclatant. Ce qui ne nous empêche pas de nous inquiéter rapidement quant à nos réserves de piles, nos ombres portées nous contraignant à l'utilisation soutenue des frontales.
Une conversion mal négociée et je me retrouve alors à imiter bien malgré moi la tortue Luth se débattant sur le dos, à la différence près que l'alpiniste n'est pas (encore) une espèce protégée et que rien n'interdit aux témoins de la scène de se f. de ma g. Et c'est là, je pense, que j'ai manqué de lucidité ; il m'aurait en effet suffit de quelques "hi han, hi han" (pour lesquels, comme je le mentionnais plus haut, j'ai un penchant naturel) pour que l'on me vienne immédiatement en aide : à cet instant en effet, tous auraient pensé qu'un tel fardeau ne pouvait être porté que par un baudet de mon Poitou natal, qui, lui !, est protégé.
Un mouflage plus tard, nous reprenons notre chemin et arrivons à l'emplacement de notre bivouac, au bord de l'apopléxie. Les menhirs tombent à terre et, pour la première fois depuis longtemps, je ne ressens plus les effets de la pesanteur. Et je découvre alors un univers dont j'ignorais tout : l'apesanteur.
Le récit de notre retour serait certes passionnant, vous vous en doutez. Mais vous comprendrez que je préfère rester sur … Cet Apostrophe Féerique.


Commentaires

» nat, le 30.01.07
Excellent, ça fait ressurgir en moi des souvenirs semblables de bivou'ach ...

» Jeroen, le 30.01.07
Cool !
Merci pour ton récit : J'ai bien ri, et bravo pour ton talent d'écriture ;o)

» laloz, le 30.01.07
Beaucoup d'humour et de dérision, une aisance certaine pour trouver les bons mots notamment dans les descriptions. Encore bravo ! Quel talent !

» Tan, le 14.03.07
Vraiment très drôle comme récit... Je n'ai pu retenir des éclats de rire devant les collègues dans le bureau. Ca donne envie de dessiner tellement c'est imagé.
Belle description et tenue en haleine.
Encore!!!

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