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Trois miraculés de l'avalanche (Corse matin copyright)

Par Ricil

Lundi 6 mars, il est 8 heures, nous nous réveillons au refuge de l’Onda. Nous, c’est Seb, Ludo et moi. La nuit a été réparatrice après la rude montée de la veille sous la pluie et la nuit précédente passée « en vrac » sur le bateau.
Nous avons décidé d’effectuer la traversée de la Corse à skis. Du col de Vizzavona à Asco. Nous avons déjà shunté la première étape en raison des conditions climatiques et sommes montés à l’Onda depuis la vallée.
Aujourd’hui, nous avons prévu de rallier le refuge de Petra Piana par l’itinéraire classique des crêtes.
Départ 10 heures et quart. C’est un peu tard ! Cependant, le moral est bon puisque le soleil brille et la forme est là. Le Rotundo est magnifiquement plâtré. Les premiers 500 mètres sont vite avalés et nous voilà à la première difficulté : un ressaut sur cette ligne de crête que le topo conseille de contourner par son versant N-NE. Cela ne nous tente guère puisque le bulletin météo de la semaine passée a enregistré tous les jours des vents de SW à 80 km/h de moyenne ! Après réflexion collective, nous décidons de contourner cet obstacle par le SW. Descente à skis sur 200 mètres avant de repeauter pour 150 mètres d’ascension qui nous permettrons de rejoindre la crête. La descente en face W est délicate sur une neige dure mais surtout de la « glace ondulée » à un bon 35°. S’ensuit une traversée vers le N avant la remontée. Ludo et moi stoppons sur un éperon afin de se positonner à l’abri de toute coulée alors que Seb, plus faignant, a tiré trop court et se retrouve dans la pente, 10 m en dessous de nous. Un abricot sec et un coup de flotte plus loin, nous voilà prêt pour la remontée. Seb est parti devant, suivi de Ludo puis moi. Seb est déjà loin quand j’attaque mes premiers pas (2-3 minutes d’avance), Ludo me précède de moins d’une minute. J’ai tout juste le temps de faire 2 conversions quand « soudain, tout bascule ». Je n’ai rien vu ! Je me suis senti déséquilibré. Je ne sais pas d’où c’est parti mais ça descend déjà vite. Je suis assis dans un toboggan de neige. Je ne glisse pas sur la neige mais avec elle. Tiens ça ralenti un peu. Je suis toujours assis, un peu en arrière (gros sac de 16 kilos, mes skis devant le nez. « Mes fixs, mes lanières ! » J’ai le temps de filer un gros coup de paume sur la butée de ma lowtech gauche et de déclipser en moins d’une seconde la lanière au même pied (celle avec cercle acier et téton caoutchouc). Trop tard pour le deuxième pied, ça raccélère ! Heureusement, un répit identique quelques instants plus tard me permettra d’effectuer la même manœuvre à droite. J’essaye de rester debout tant bien que mal. Je suis à Aquacity mais ce sont de grosses boules et blocs de neige qui me poussent, me compressent, me broient, me doublent. Ces phases de compressions alternent avec des phases de détente, d’apesanteur, ce doit être les barres rocheuses que je saute ! Avant l’arrêt, une douleur insupportable se répand dans tout mon genou droit. Je hurle ! Je ne saurai que plus tard que les ligaments croisé antérieur et latéral interne ont été arrachés. Tout comme le piolet fixé à l’extérieur de mon sac à dos.
Ca y est, c’est fini ! Je ne bouge plus, il fait sombre. De toute façon, je ne peux pas bouger. Je sais en revanche que je suis en position verticale, la tête vers le haut. Mon poignet droit est au niveau de mon front, tout comme mon coude gauche. Je sens très peu de pression sur ma main gauche, la surface ne doit pas être loin ! Ah, si, je peux bouger mes mains et aussi mes poignets. Et ma tête également peut basculer légèrement d’avant en arrière. Je gratte donc la neige avec les doigts, la tasse sur les bord et finalement, au prix d’un effort « intense » (ma cage thoracique est comprimée par la neige mais également par mon appareil photo reflex que j’ai autour de mon cou), je vois la lumière petit à petit éclairer la surface blanche et froide que j’ai devant le nez. Combien de temps s’est il passé depuis que je suis là, figé ? Je ne me suis pas posé la question. J’attends les secours, je sais qu’ils vont venir, je suis confiant. J’ai beau penser de rares instants que c’est la fin, cela ne dure pas plus d’un quart de seconde. Ils vont arriver. Qui ? Je ne sais pas mais je les attends. Enfin, je peux pivoter mon poignet gauche vers mon visage et incliner la tête en arrière de sorte que j’arrive à lire l’heure à ma montre : 15h04. La dernière fois que j’ai aperçu le cadran, c’était juste avant de remonter, 13h30 me semble-t-il. Déjà ! De ma cheminée, j’arrive même à voir le ciel, oh, pas grand chose, un disque de 15 cm de diamètre à 40 cm de mon visage. Du bleu et des nuages et puis… une grosse mouche au loin qui fait un bruit d’hélicoptère. Ca a duré une seconde. Enfin ! 15h10, il me semble, ma conscience s’estompe, rassurée par cet aéronef salvateur. Je tombe inconscient. Quelques instants plus tard (en fait, je ne sais pas quand), un cri me sort du néant : « Hhooô ! ». Dans un dernier râle, je lui réponds en écho. Et puis plus rien. Plus rien jusqu’à cette sensation de balancier : c’est l’hélitreuillage. Encore une phase de somnolence puis je reprends pleinement mes esprits dans l’hélico qui file sur Bastia. Je suis sanglé dans la barquette, toujours coincé ! Je vois le médecin qui me dit les mots d’usage pour me rassurer. Il a l’air pas rassuré ! Puis c’est le transbordement à l’hôpital et les radios du bassin et de la colonne vertébrale : RAS.
Je suis à 33°C et je ne peux réprimer de forts frissonnements : c’est la meilleure façon pour le corps humain de se réchauffer ! Ceux-ci vont durer deux heures, le temps de raccrocher les 36°C. La remontée vers les 37 est ensuite plus lente. Manque de place en réa à Bastia, j’effectuerai une dernière traversée de la Corse en nocturne et en hélico à destination d’Ajaccio.
Voilà pour l’histoire vécue de l’intérieur.



Pour la suite et l’analyse de tout ça, c’est ici.

Il y a eu avalanche. Pourquoi et comment aurait-on pu l’éviter ? Les réponses qui vont suivre ne sont qu’une analyse strictement personnelle et peut-être erronée !
Premier fait : nous sommes parti un peu tard. En effet, départ à 10h15 du refuge. Il est certain que nous avions besoin de sommeil après une mauvaise nuit sur le bateau et une rude montée sous la pluie la veille. Deuxième retard : là-haut sur les arêtes (1950m) : par où passe-t-on ? Est ou ouest ? Une demi-heure de tergiversation pour finalement opter pour la deuxième alternative. La descente s’effectue sur une pente exposée ouest en neige vitrée et poudre tassée. Nous gardons le piolet en main. Ensuite, nous traversons à flanc (plein N), après avoir mis le piolet en travers entre les bretelles du sac à dos, pour nous arrêter dans les environs de la fontaine largiola (toponymie sur IGN top25, 1750m). Pressés, nous prenons juste le temps de boire et de manger des abricots secs avant de repartir à la montée. Les sacs sont pleins, nous mettons les casques sur la tête (c’est pas plus mal !) et Ludo qui a oublié de ranger son piolet au moment de repartir le recoince entre les bretelles (bien lui en a pris !). Il est 13h30. Pente aux alentours de 35°, neige fraîche des jours précédents en cours de transformation. Pressés (vite, ça chauffe), nous ne prenons pas le temps d’effectuer une classique coupe du manteau. Une minute environ après être reparti, la pente se dérobe, je n’ai pas vu de cassure ni rien entendu. Seb, qui est bien au dessus sera alerté par les cris de Ludo. Crier est important, sans cela, Seb aurait continué sa route ! Ludo est emporté, mais dans une deuxième branche (nous remontions une croupe, un coup à gauche de celle-ci, un coup à droite). Le piolet est vite tiré d’entre les bretelles et mon compagnon arrive à s’en servir tant bien que mal pour freiner sa chute après « seulement » 150 mètres de glissade. Souci : il est enseveli et seuls un bras et sa tête sont à l’air libre. Il met 20 minutes à se dégager avant d’appeler les secours (les pompiers, 18). Entre temps, Seb a effectué une première recherche dans la branche de ma coulée mais a été stoppé au bout de 200 mètres par des ressauts infranchissables. Il remonte pour prospecter la deuxième branche et trouve Ludo qui vient juste de se libérer. Je ne sais pas tout ce qui s’est dit entre eux à ce moment et combien de temps ça a duré mais Seb repart en direction de ma coulée. Ludo a les mains ensanglantées : agrippé au piolet sur 150 mètres sans gant, ça laisse des traces. Que se passe-t-il ensuite ?
L’hélico a du arriver et prend contact avec mes 2 acolytes qui indiquent aux sauveteurs les recherches qu’ils ont effectuées et la forte probabilité que je me trouve dans le bas de la coulée la plus importante. Un pompier est déposé sur le culot et capte rapidement le signal de mon ARVA, il crie et je lui réponds.

Ce qui a contribué à ma survie : le fait d’être bien vêtu : T-shirt manches longues et veste polaire manches longues ainsi qu’une paire de gants (même si j’ai perdu le gauche en cours de route). Un gros sac dans le dos qui a deux effets : gros volume qui m’a longtemps maintenu sur le dessus (phénomène des gros grains au dessus des petits) et protection dorsale. Le fait d’avoir eu le temps d’ôter les skis (fix et lanières)(je ne jure que par ces lanières maintenant, y’a pas plus rapide à enlever ! idem pour les fix !) me semble primordial. Avoir gardé le casque sur la tête a également joué un rôle (un bel impact !). L’ARVA, bien évidemment. Le mental n’est pas à négliger non plus ! En effet, je ne sais comment l’expliquer mais je suis toujours resté confiant dans la venue des secours sans me poser aucune question !

Pourquoi c’est parti ? Analyse a posteriori. Mes deux collègues ont vu l’épaisseur de la cassure : 10-15 cm. Cela correspond à la dernière couche de neige tombée la veille. Cette couche avait une très faible cohésion avec celle du dessous et est partie suite à la surcharge de 2 skieurs. Seb, passé seul 2 minutes plus tôt n’a rien fait bouger. Pourquoi une faible cohésion : croûte de regel de la couche du dessous + humidification de la couche récente qui donne une lubrification entre ces 2 couches (un film liquide) ? Plus tôt, est-ce que l’humidification aurait été moindre, l’accroche meilleure ? Si nous avions fait une coupe et avions décidé de monter en crampons piolet, est-ce que ça aurait tenu du fait de l’ancrage des crampons et/ou du piolet dans la couche du dessous ? Le fait de ne pas nous soucier de cette fraîche a peut être été induit par son absence depuis le départ du refuge (vent du NW au SW dans la nuit) ?

Autre élément à prendre en compte : un massif montagneux que personne de nous ne connaissait en hiver. Des conditions météo et d’évolution du manteau neigeux particulières. Nous avons découvert la fameuse « vitre » corse ! Il faut penser à changer ses repères et à s’adapter à ce nouveau milieu : se poser des questions plus souvent !

Si ce récit peut servir à d'autres, c'est tant mieux !

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