Accueil > Articles > Autre > Mérilys
Réagir à cet article

Une aube de rêve au Sancy
Une aube de rêve au Sancy
Ivresse sur les pentes enflammées du Ferrand
Ivresse sur les pentes enflammées du Ferrand
"[...] il te reste à voguer, et partager sans cesse ton précieux savoir."
"[...] il te reste à voguer, et partager sans cesse ton précieux savoir."
"Une simple ligne au loin, la première des fortunes."
"Une simple ligne au loin, la première des fortunes."
[...] Viens y puiser la vie tant que tu veux, elle est inépuisable."
[...] Viens y puiser la vie tant que tu veux, elle est inépuisable."

Mérilys

Par sancy

Mérilys avait un pouvoir extraordinaire : elle aurait tout aussi bien pu être ma sœur, mon aïeule, une lointaine cousine. Et elle aurait pu être également mon enfant. Ma fille. Ce petit bout d'être à qui j'aurais pu transmettre, à qui j'aurais pu donner, chanter, sourire. Celle que j'aurais pu tenir à bout de bras, pendant que ses deux petites mains en apprentissage s'ouvriraient au monde. Son monde.
Je ne crois pas en l'existence d'un monde unique et figé qu'il faudrait transmettre universellement. Un monde à l'Histoire sans cesse similaire, aux valeurs fondamentales et rigoureuses. Non. Ce monde que j'aurais pu lui transmettre, où guerre serait charité, douleur amour et dogme sans cesse nouveau commencement. Un monde d'atomes, de granite, gravas, papiers et méthane, mais avant tout un monde immatériel. Où chacun se crée ses repères, ses ambitions, ses rêves dans le respect permanent d'autrui. Un univers parfait me direz-vous ? pas sûr. Parfait dans la structure matérielle des choses, dans son architecture. Mais ce qui est visible est bien trop facile et souvent trop fade. Plutôt un univers de sens, de perceptions, d'intuition. Je crois en l'existence d'une saveur cachée, d'une seconde moitié des choses et de nous même. Une seconde moitié mouvante, glissant sur le flot de nos émotions et de nos expériences. L'Autre face de l'univers, au sein de laquelle un caillou terne pourrait subitement briller comme un sémaphore et devenir précieux. Un univers caché où la raison même de la vie émanerait de chaque action, chaque geste, chaque élément. Car si l'on peut douter d'une espèce végétale, de la terminologie à adopter pour classer les synapses du cerveau, on ne peut douter de notre raison d'être, de l'origine de la vie, du pourquoi de tout ceci. Nous ne sommes bien sûr pas là sans raisons, pas plus que la vie n'est le corollaire d'un hasard extraordinaire : nous sommes Amour. Et j'aurais pu lui transmettre cette seconde moitié des choses, où une poignée de main serait Amour, un rire serait Amour, la pluie serait Amour, et, le plus merveilleux, où l'Etranger serait Amour.

J'aurais tant voulu que ses petites mains s'ouvrent comme des paraboles, branchées sur le chant secret de l'Amour. Les premières leçons se seraient passées sur sont petit lit, face à face, ses deux petits yeux ouverts d'étonnement apprenant le premier don, celui du sourire. Le timide sourire d'une petite bouille de quelques jours, d'une bouche fragile, babillant quelques bulles renfermant déjà mille bonheurs. Puis, un peu plus tard, le douloureux apprentissage des premiers pas. Diable ! quelques hématomes plus loin – car je vous l'ai dit, tout n'est pas si facile et l'Amour ne peut encore rien contre la gravité – elle ferait son premier Voyage. Traverser la pièce, c'est un bon début. Et puis peu importe le nombre de pas, la distance et les moyens. L'important, c'est l'horizon.
Un horizon qui te servira, ma fille. Souviens toi bien de lui ; tu ne soupçonnes pas tout ce qu'il cache et renferme. Apprends à le regarder, à le voir changer au fil des heures et des saisons, c'est un formidable guide. Et même un confident. Je souhaites que tu puisses y voir un jour tes amis, ta famille et y puiser la tendresse qui te permettra d'avancer. Demande aux grands voyageurs. C'est la ligne tout là-bas et dans laquelle tu plonges à chaque pas. Tu ne peux imaginer le nombre de personnes qui lui doivent la vie. Une simple ligne au loin, la première des fortunes. Le pouvoir de l'imaginaire, je te disais… Une simple ligne qui devient subitement une formidable haie d'honneur composée d'amis, parents, de rires, d'humains. Qu'elle te mène sur les plus hautes cimes, les rencontres les plus brillantes, les émotions les plus belles. Viens y puiser la vie tant que tu veux, elle est inépuisable. Et, lentement, quand tu sauras te déplacer, pars écouter et voir.

Ecoute les autres, le vent. Voyage une nuit entière, assied-toi et écoute. Monte aux sources de la Dore, tu entendras le murmure de l'eau. Baisse la tête et écoute. Ce bruit renferme mille richesses : l'eau contourne la pierre, les filets s'entrecroisent, les limons filent. Fais de cette source silence. Ecoute à présent les clarines dans la vallée. C'est le vent qui te les apporte. Vois que même au plus doux de la nuit, rien ne dort vraiment. Ecoute le vent dans les cheminées du Diable, sur la grande rampe de trachyte et qui soudain se taît. Et cet appel, ne l'entends-tu point ? il reviendra. Tes yeux se sont faits à l'obscurité. Tu devines à présent un grand cirque et un ciel criblé d'étoiles. C'est le tien, tends-lui les bras. Malgré l'étendue de lys dans laquelle tu t'es allongée, tu vois la neige. Vois ce grand cirque en activité. Vois un grand soleil et une grande lumière d'hiver. Puis déploie tes ailes et survole-le. Vois comme il est beau. Glisse jusqu'à cette arche. Prends ton élan et envole-toi sur ce pic. Tu y vois deux amis déjeunant au sommet. Tu vois sur le rebord la glace scintillante. Tu planes au dessus des estives, des champs de neige, tu plonges dans cette vallée et il te suffit de lever les yeux au ciel pour le rejoindre de nouveau.
Apprends encore : lève toi de ton tapis de lys et regarde vers l'est. Y vois-tu seulement un horizon empreint maintenant de pourpre ? fais-moi confiance. Tu peux y voir par exemple une naissance. Classique. Tu peux aussi te projeter très loin de notre galaxie et voir un grand liseré rose reliant les deux pôles progresser lentement sur le monde. Pourquoi pas. Ne vois-tu pas aussi tous les autres qui assistent à l'aube en ce moment ? non seulement tu les vois, mais tu leur parles aussi. Si le pourpre s'unit au sombre, les Hommes s'unissent aussi entre eux. Et tous les cirques du monde s'unissent également. Et si le soleil doit bientôt éclairer les Monts Dore, il brillera aussi sur l'Arve, la Maurienne, les granites de la Paglia Orba, les grottes de Russell, dorera les galets de Collioure et embrasera le bois des granges de Chambéret. Et c'est précisément à l'aurore que Ca se produira. Au moment même où le soleil surgira de l'horizon, toutes les places du monde s'uniront ; il n'y aura plus des milliers de rêveurs, mais plus qu'un. Et regarde bien : cette lumière qui dore cette pierre, qui monte sur le versant et va bientôt t'avaler, regarde là bien, ouvre lui tes mains. Oublie ta condition d'humain. Oublie tes sens, oublie tout. Cette lumière va te fondre en paysage, va te fondre en élément, va fondre la vie toute entière. Tu n'es plus rien, ou plutôt tu es lumière, tu es vie. Tu es le pourpre de l'aube, tu es la neige que nos aïeux foulaient, tu es le chant des embruns, tu es cet homme qui vit à l'autre bout du monde, tu es amour, tu es vie. Ne ferme pas les yeux, ne bouge pas. Tu es le soleil qui inonde et allume les sommets, tu es la brume qui remonte, tu es toutes les fois où tu as serré, où tu as dit merci, où tu as aimé. Tu es toutes les terres que tu as foulées et celles dont on t'a parlé, tu es amour, tu es vie. Tu es les airs les plus beaux, tu es roche, poussière d'immensité, tu es cristal. Ouvre les yeux : des milliards de flocons virevoltent à présent et le soleil les fait briller ; la source de la Dore est devenue à présent un fleuve paisible et les larmes sur tes mains ouvertes sont les tiennes. Tu viens de vivre ton premier émerveillement. Tu viens de saisir l'unité du monde et la raison de tout ceci. Il t'aura suffit d'une aube pour comprendre. Tu emportes maintenant avec toi le plus précieux des bagages et la plus belle des certitudes. Il te reste à construire ta vie, à voguer où bon te semble et partager sans cesse ton précieux savoir.

Sylvain

Commentaires (Afficher/Masquer)


VTT de montagne