Faut-il encorder un débutant "au taquet" ?
Par DBO
Courmayeur, Italie, le 2 avril 2005 au matin, nous formons un petit groupe de quelques skieurs en prévision de la descente du glacier de Toule depuis la pointe Helbronner. Nous sommes 6 : Annette et son mari Pierrot, Vincente, Bernardo, Pat et moi-même (j’ai changé les prénoms pour respecter l’intimité de l’aventure). Tous sont des randonneurs confirmés… sauf Pat
Pat, c’est le pôte du groupe, le mec toujours partant, le gars qui loue son matos le matin de la rando en faisant attendre le reste du groupe 1 heure au bas du téléphérique, le gars qui a un bon niveau à skis mais…qui ne les a pas chaussé de la saison, le sportif occasionnel qui en fait de moins en moins parce que ses pôtes médecins lui parle de maladies de plus en plus bizarres face à ses symptômes les plus complexes mais c’est le dé-bu-tant (le vrai : c’est la première de sa vie) à qui on veut faire découvrir les grands espaces vierges de la haute altitude
Le contexte planté, montée par le télé à la pointe Helbronner, et là le mauvais temps présent uniquement sur l’Italie nous contraint à faire un petit tour côté français sur la vallée Blanche ; chaussage, descente sous la dent du Géant dans une poudre de rêve et dans un décor somptueux tout le monde est sur son petit nuage.
Midi, on met les peaux ; comme Pat est débutant, je lui met les siennes tout en lui expliquant la technique (pour la prochaine fois…) ; et nous voilà partis
Au début, le groupe est cohérent ; les plus confirmés font la trace ; les autres suivent et j’ai pris soin de placer Pat en 5ème position à mon avis c’est la place du débutant : les 4 premiers font une belle trace et le dernier le pousse en lui proférant des conseils et des encouragements.
Au bout d’une heure (200 m de dénivelé, un peu moins de la moitié), Pat montre des signes de fatigue : alors que le rythme était identique aux autres ou presque, il ralentit, a du mal à lever les bras ; on s’arrête, boit, mange un peu, regarde le paysage, fait des photos, mais…il faut repartir et là Pat a vraiment du mal et le calvaire commence : le froid est vif car le vent qui vient de la frontière nous glacent le visage.
L’itinéraire est pourtant des plus cool : faux plat montant ; au bout de 30 nouvelles minutes, on encourage Pat qui continue tant bien que mal mais chaque pas devient difficile ; le moral est très moyen ; on va bientôt rentrer dans les nuages comme les autres randonneurs qui nous précédent.
Et là je prends la décision : il faut encorder Pat parce qu’il est au taquet, que l’issue c’est par le haut, que la technique est critiquable mais bien utile, que nous avons le matos et en particulier la corde.
Parlons un peu de cette technique employée par les guides de haute montagne pour finir une course quand le client est au taquet ; les limites existent : je connais un exemple où un copain guide qui avait encordé sa cliente n’avait pas pris garde au risque de déséquilibre entraîné par la corde au moment de la conversion : résultat, une entorse du genou car la cliente était mal tombé ; le copain avait du descendre la cliente tant bien que mal dans la vallée en partie sur son dos…
Mais revenons à notre équipée : au bout de 30 autres minutes, Pat a de plus en plus de mal et je le « tracte un peu trop vite » ; on change de « tracteur » et c’est Vincente qui s’y colle ; je me place derrière la cordée et encourage Pat. Mais la dernière demi-heure même s’il parvint au sommet, fut un supplice pour Pat ; la météo qui avait changé du tout au tout y était aussi pour beaucoup : vent, neige, visibilité à 10 m ;
Nous portâmes les skis de Pat dans les escaliers d’accès à la pointe Helbronner et ce n’est qu’autour d’une bonne bière au pavillon du Mont Fréty qu’il retrouva le sourire et son bagou habituel
Moralité : OUI, il faut encorder un débutant au taquet mais en prenant garde à ses moindres mouvements pour éviter les suraccidents
Epilogue : Pat nous remercia pour cette sortie en admettant que nous étions passés proches de la catastrophe tant il avait vécu un « calvaire »
Mon avis : sur la dernière heure d’ascension, il avait l’aspect de l’individu à la limite de l’épuisement celui qu’on ne doit pas abandonner dans la neige et le froid au risque de ne jamais le retrouver vivant…