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Raid Encantats - Colomers
Raid Encantats - Colomers
Raid Encantats - Colomers, bonne vieille tempête
Raid Encantats - Colomers, bonne vieille tempête
Raid Encantats - Colomers, c'est mieux avec le soleil
Raid Encantats - Colomers, c'est mieux avec le soleil
Raid Encantats- sommet Pic de Ratera
Raid Encantats- sommet Pic de Ratera
Raid Encantats - Tuc de Salana sommet
Raid Encantats - Tuc de Salana sommet
Raid Encantats - Tuc de Salana descente du sommet
Raid Encantats - Tuc de Salana descente du sommet
Raid Encantats - Descente du Tuc de Salana, l'arête magique
Raid Encantats - Descente du Tuc de Salana, l'arête magique
Raid Encantats - retour par le lac
Raid Encantats - retour par le lac
raid Encantats - retour Restanca
raid Encantats - retour Restanca

Histoire comme ça, dans les Encantats

Par ninarwen, le 08.02.08

Special thanks pour Nath, Juju, Delph, Fred et JB, même si l'histoire n’a rien à voir !!

Casquette ; crème solaire. Gants-mitaines polaire ; sur-moufles goretex. Avec un renne brodé sur le revers, rapportées de Suède, cadeau de Markus pour mon anniv’ de trentenaire. Un tee-shirt manche longue, une paire de chaussettes de rechange pour le soir. Je crois que j’ai rien oublié. Pas pris de boules quiès finalement. De toute façon, vu le peu que je dors depuis que lui, il a pris son avion pour rentrer à Göteborg… Quand même, avec la bonne fatigue du ski, je devrais m’endormir. Enfin j’espère. Bon, faut que je me grouille là. Hop, mon billet de train, Paris Austerlitz – Marignac, couchette supérieure. Et ton billet à toi, Stella, ce serait pas mal que je me le fasse rembourser, au moins. Tickets de métro in-ze-pocket ; numéro du taxi de Vielha quelque part dans le mobile. Allez c’est tout bon cette fois.

Enfin non, pas vraiment. Stella, je veux plus occuper une seule de mes neurones avec toi, mais j’y arrive pas !! Et ça me fout la rage… Sans arrêt, je repense : Markus, mon meilleur pote, rentré chez lui quelques jours, pour jouer son jazz, à ses amis, dans une vraie salle, et plus dans un vague bar. Il est parti trop fier, ça faisait tellement longtemps qu’il était plus retourné chez lui pardi ! Rien que pour toi, il avait tout lâché là-bas, même son piano, trop cher à déménager. A Paris, il a bien galéré pour se faire connaître, avec nulle part où répéter, et le frottement des ondes de la mer du Nord contre les cailloux du rivage bien trop atténué pour aviver l’inspiration avant les jam sessions où un producteur pouvait venir l’écouter. Pourtant, il l’a fait son disque, chaque piste plus envoûtante que la précédente. Pour t’émerveiller, que tu sombres endormie au creux de son épaule, après l’amour.

Je range les skis sous la couchette du bas, la place 57 veut garder la lumière allumée, la 58 n’est pas d’accord, ouvre rageusement la porte coulissante, arpente le couloir et rumine qu’il prendra sa bagnole la prochaine fois pour ne pas être avec des cons pareils. Le train bouge, je me roule en boule dans mes fringues, le bras plié contre mes paupières irritées d'insomnies et d'excitation. Je suis encore reparti loin en arrière, là où tu m’as scotché. Tes talons aiguille argentés scintillent du côté de la place du mort pendant que je nous conduis. Ce n’est pas pour moi de faire le pingouin, pourquoi j’ai accepté de t’accompagner à cette soirée James Bond ? En plus, c’est par les connections de Markus qu’on était invités. Tu étais magnifique comme toujours. J’aurais pu me méfier, tu respirais si grand, je me contentais de guetter de mes yeux de myope les motards boulets de canon entre les files du périph. Ta robe noire dos nu découvrait tout jusqu’au galbe de tes reins. Les paillettes argentées de la bride de tes escarpins étincelaient sur ton coup de pied cambré. Tu étais parée. A attaquer. Oh, non, je veux plus revoir ce film-là, il faut que je dorme bon sang ! Pour être à fond sur les peaux de phoques demain matin, y a que ça qui compte, bordel ! Normalement j’ai tellement hâte quand je pars. Et avec la poudre qu’il est tombé, mais qu’est ce que je fous. Tes yeux scintillent fort dans la nuit, Stella, je nous revoie choper une place pas trop loin de la péniche, on se gare rapido et on y va, l’aimant du DJ nous a dans son champ de force, on ne peut plus retourner derrière soi. Et puis écoute, il mixe pour toi ma belle lolita.

Marignac-Saint Béat. C’est une gare ça ? Mais, y a pas de quai ? Du gravier étalé en vrac le long de la voie. Alors je descends ou quoi ? Je suis comme un héron imbécile, une patte en l’air, l’autre sur le marche-pied. La contrôleuse en casquette siffle le départ du TER, je me décide un ch’touille trop tard, me prends les pieds dans les sangles de mon sac à skis, blam, je me ramasse sur le gravier. Eh ! Mes scarpas ? Tu vas voir, à tous les coups, je les ai oublié dans le compartiment. Non, elles sont là. Calme, Stefan, reprends-toi ! Tranquille… Ben oui, on sait bien, tu en avais super envie, de faire partager à ta merveilleuse petite demi-soeur, les cares qui mordent, les muscles qui se réveillent pour tenir les conversions serrées quand il y a tant d’air en dessous dans la pente, le cerveau qui grésille sur les glaciers en plein soleil à midi… Tout ça qui te fait avancer, toi. Ben, ça sera pas pour cette fois, et puis voilà, te prends pas trop la tête mon gars. Evidemment, ses yeux papillonnaient de la soif de tenter l’aventure quand tu lui montrais les photos de tes raids avec les copains. Elle avait fini par te demander à venir aussi pour une fois. Une course facile pour commencer elle t’avait dit. Si ça t’embête pas trop, pas faire le boulet quoi. Oh, tu l’avais bien charrié, vrai, la petite miss trendy & sexy va tenir le coup de pas se débarbouiller pendant trois jours, dormir dans son tee-shirt technique mariné de crème solaire, sueur et odeur de fumée du poêle à bois ? Mais, vrai qu’est ce que ça t’avait fait plaisir qu’elle veuille enfin prendre place à tes côtés ! Et puis, pas de souci, elle tiendra bien le coup, tu l’as vu au mur d’escalade où tu l’avais traînée pour lui faire essayer : elle lâchait rien et enfilait du 4c toute la soirée. Finalement c’est ça le pire : tu en as tellement rêvé de la joie de se jeter dans le mur sur l’autre bord du col, elle et toi, demi-frère et demi-sœur, chacun dans sa trace. En parallèle, Stella et Stefan, les deux inséparables enfants de la grande famille Reisinger. Chacun de son côté, mais avec le même style fluide : appuyer sur les talons, déclencher dans les virages, glisser face à la pente et planer si longtemps dans le vent de la vitesse. Mais voilà, non, ça va pas être possible. La neige de ton rêve est soufflée, la pente est déjà tracée, tu n’es pas avec moi, j’ai passé mon tour avec toi.

Le taxi est bien sympa, il tape la discute volontiers, il n’a pas si souvent des Parisiens, c’est plutôt des gens de Toulouse qui montent aux Encantats. Et puis, il est bien content que je sois médecin. Je voudrais pas m’installer dans le coin par hasard, on en manque pas ici, des spécialistes, vous savez ? Je bredouille une vague excuse, indifférent, dans les vap’ de ma nuit au sommeil agité de flashs de ton souvenir. Un peu honteux d’être si peu concerné par sa vallée paumée, je me colle le nez à la vitre et je guette. La route dévie pour éviter des fermes, des écoles et des mairies trop vieillottes et chichement entretenues, encaissées dans des vallons sans soleil. Enfin, l’autre côté de la frontière, des ados en vacances de neige se déversent des cars et remplissent des barres et des barres d’immeubles bétonnés. De pimpantes bourgeoises de Barcelone font du lèche-vitrine méthodique pour se dénicher la doudoune Gucci la plus hype de la station. Oh my ! Je suis vraiment toujours pas dans l’ambiance ! Ce que je t’ai dit ce soir-là, comment j’ai pu te sortir un truc aussi énorme ? Peut-être que j’avais trop forcé sur la caipirinha ? Oh, c’est sûr, j'ai pas été très délicat, mais on se connaît non, on n’a pas tout à fait le même sang, mais qu’est-ce qu’on n’a pas fait collés l’un à l’autre jusqu’à nos 18 ans ? Comment tu as pu me forcer de choisir entre Markus et toi ? Mon meilleur pote vs. ma demi-sœur chérie, quelle horreur ! Et tu ne comprends pas que j’ai pété un câble, simplement ?

Une bonne poignée de main avec le taxi sur le parking. Ce grand barbu à l’accent qui roule les pierres du sud reviendra me chercher ici même, dans trois jours, à la fin de la boucle, je peux compter là-dessus, il veut savoir comment est la neige du côté du Tuc de Salana. Sur le parking, je suis tout seul, tout le monde a déjà décollé pour pas patauger dans la soupe de la route forestière qui lambine au soleil les premières centaines de mètres de montée. Pas de temps à perdre alors. Je chausse mes pompes de rando, je glisse la carte dans la housse de plastique, j’ai déjà rentré les points, les peaux collent bien jusqu’au bout des spatules, il n’y a plus qu’à. Montée au refuge de la Restanca, 600m depuis le parking, trois petits tours et puis m’y voilà. Des grands pins espacés sur les bas-côtés, les branches en chandeliers irréguliers. Une neige recuite de soleil qui s’écoule le long de mes cares comme du sucre fondu au fond du café. Le soleil de quatre heures qui fait perler la sueur et glisser mes lunettes de soleil de mon nez. J’ai pas le rythme, mes foulées sont hachées, il n’y a rien comme pente et j’ai les muscles crispés. Je soupire comme un dératé sur la fin. Traversée du mur de barrage de la Restanca, quelques mètres de chemin en bourrelet de glace irrégulier enserré de garde-corps en ferrailles, neige surfondue et regelée, mâchonnée par les cares de tous ceux qui sont passés avant, je lève à peine le nez, le cirque de crêtes hérissées de blocs compacts et neige froide densifiée est une muraille de gris bleuté fantastique. Mais pas pour mes yeux aveuglés. Je déchausse, plante les skis contre le mur en blocs de granit grossier du refuge. Je sors mon mobile de la poche intérieure, tu parles que je veux juste regarder l’heure et le temps que j’ai mis à monter. Je veux savoir si tu m’as pas écrit un SMS. Ou bien juste un smiley, un truc pour dire, t’inquiète pas, je vais bien, j’ai encaissé, ce que tu m’as dit c’est la vérité, parce que tu me connais, tu es mon (demi)frère, on se dit tout, ça fait mal sur le coup mais je compte sur toi pour me récupérer quand je vais trop loin, que je suis pas fair play, que je fais des conneries que je vais regretter. Mais mon mobile dit : clavier verrouillé, appuyer sur étoile, pas de nouveau message. C'est vraiment un poids inutile ce téléphone dans ma poche ! Je m’essuie les joues d’un revers de gant avant de pousser la porte du sas, c’est juste pour le froid qui me donne la goutte au nez. Je crois que je pourrais bien me mettre à pleure.

La balustrade du barrage est couverte de givre ce matin, les moufles restent collées au métal gelé le temps de s’y appuyer pour se pencher et serrer les boucles des chaussures. Ça ne se lève pas ce matin, une brume de gris estompe les caillasses dans la face ouest qu’on voit de la plateforme du refuge, une face pelée, un chaos de blocs noirs très mats. Un rude terrain de boxe pour isards en rut. Je tourne le dos, j’en ai ma dose des concours de beauté. Je prends la tangente vers le Port de Caldes, je sens la pente qui s’incurve sous les planches, obstinément je trace, je l’appelle à moi, je la veux, je la cherche cette chaleur dans les fibres des muscles de cuisses, des épaules, des avant-bras, j’accélère le pas, mon cœur bat, c’est déjà ça. Plus d’une heure que j’ai laissé le refuge sur son rebord bétonné. Une pause, mince, la pipette du sac à eau est gelée, je suis débile, j’ai oublié de souffler pour chasser l’eau du tube exposé à l’air, et j’ai bien soif déjà ! Je fais valdinguer mon sac sur le côté, mes épaules saisies d’un frisson de délicieuse légèreté. Le soleil n’a pas encore passé la ligne des crêtes pour ramper jusqu’à la combe dont je remonte les courbes de niveau, mais je transpire déjà. Vite, une couche de goretex en moins en haut, les fermetures éclairs de mon pantalon ouvertes de la taille au genou. L’air froid s’engouffre direct, mes muscles fibrillent, c’est le signal qu’il faut y aller avant de prendre la crève. Je balance à nouveau le sac sur mon dos, je rétablis mon poids du corps bien au-dessus des fixations, un pas devant l’autre, les peaux ne me lâcheront pas.

Presque midi déjà, je suis dans un mur de blanc, concentré sur mes conversions, une par une, le ski amont mord sur la care bien perpendiculaire à la ligne de pente, le petit coup de talon fait tourner le ski aval, ça passe tout seul, la couche de neige est super légère, on entend presque le vent passer entre les flocons. Tiens d’ailleurs, un blizzard irrégulier s’est invité dans le décor. Sur le bout de mes mains que j’ai dégagé des mitaines en polaire, les flocons crépitent, arrachés par des bourrasques à l'intensité croissante. Je fais vite un point GPS, c’est bon, je suis pas loin du col, derrière ça descend tout du long sans trop de décrochements, deux trois petites barres rocheuses à éviter quand même pour basculer sur le refuge de Colomers. Dommage, ce jour blanc, on voit rien à un mètre. Pas ça qui va me changer la tête. Ce soir-là, j’avais rien vu venir non plus, j’étais vers le bar, tu étais déjà lovée au cœur de la foule, brassée par le ressac des basses, attirée par les immenses baffles. Les ondes de l’électro excitaient chaque centimètre carré de ta peau. Tu captais toute l’énergie de la danse et l’euphorie de la fête se réverbérait en toi. Tes lèvres s’ouvraient sur un sourire de plaisir immense et innocent, tout à la joie de danser pour toi. Je sais bien que tu ne cherchais pas spécialement à attirer les regards, mais cette nuit-là encore, il y avait un chasseur tout prêt à entrer dans la danse avec toi. Camouflé par les ombres chatoyantes et mouvantes des spotlights, il est passé entre les corps, esquivant les coups de coudes des danseurs maladroits, les verres de bières qui valdinguent, les groupes de copines hystériques hypnotisées par son corps parfait et ses mouvements si élégamment coulés dans la transe de la salle. De mon bout de la piste près du comptoir, je suis pris dans un flash : Markus t’a confié à moi, toi, sa petite femme adorée, et là celui qui a envie de toi, ce n'est pas Markus… J’ai sorti le masque, je vois tout en orange, je crispe un peu les bâtons dans mes moufles, j’ai fermé serré le col de la veste : J'essuie une vieille tempête, je pense que je crève la dalle aussi. Il faut que je m’arrête, il y a encore bien 500m de dénivelé vers le haut. D’énormes blocs disparaissent dans la poudreuse soulevée par les rafales comme un caillou de petit poucet lancé dans des sables mouvants. Je m’abrite tant bien que mal dans le creux sous le vent d’un rocher gris clair comme un marbre antique, j’engloutis un sandwich, un verre de thé et un carré de Toblerone congelé à se casser les dents dessus. Plus je monte vers le col, plus les rafales me déportent. Je suis ivre du vent qui hurle, je goûte encore l'amertume d'avoir provoqué une catastrophe entre toi et moi. L'autre a resserrée sa ronde autour de toi, ses mains frôlent le bout de tes doigts, tu as pénétré le halo de sa séduction magnétique, tes mains se coulent le long de sa taille, les siennes glisse dans ton dos, tu fonds de plaisir quand il effleure ta nuque, le creux des reins, tu t'abreuves à sa bouche, tu dérives au cœur de son corps dont le sang bat pour toi. Et moi ? Tu t’abandonnes à lui, et moi ? Pour qui je suis là ? Markus ne me pardonnerait jamais, c'est avec ses yeux à lui que je te vois en extase dans les bras de ce gars qui joue si bien avec les nanas prêtes à tout comme toi…Mais je dois faire quoi, dites moi ? Baisser la tête, rentrer le cou dans les épaules, le vent brasse, je ne sais plus si j’avance droit vers mon point, le jour blanc brouille les reliefs, les courbures, je vais vers le haut ou vers le bas.

A vingt centimètres sous mes spatules, j’ai failli ne pas voir la rupture de pente, un pas de plus et j’avais la tête sur la barre rocheuse deux cent mètres plus bas. Un vide immense entre toi et l’autre, plus de trace de votre entreinte. C’est jour blanc dans mon crâne aussi bien. J’ai effacé, je ne sais plus bien, je crois que je me suis avancé comme un fou furieux vers vos corps en fusion, je t’ai attrapée, secouée, gueulée dessus, t’ai traitée de… J'ai oublié. Eternal sunshine of the spotless mind pour tout ce qui s’est vraiment passé à ce moment-là. Je recule doucement, en soulevant délicatement les peaux, c’est pas le moment de les décoller et de devoir sortir le strapal. Je prends sur la droite de cette petite épaule, je vois déjà les angles des murs du refuge de Colomers en contrebas, le vent dépose doucement les armes. Les aiguilles de l’air gelé agité par les dernières turbulences qui s’éloignent laissent sur mon visage quelques micro-coupures douloureuses sur les contours les plus exposés au froid, à la bordure du masque, près de la fermeture éclair qui frotte légèrement sur mon menton. Je m’engouffre dans le refuge, je m'écroule sur les matelas pour une sieste hypnotique, sans même rabattre une couverture un peu humide contre moi. Il est 19h quand j'émerge. Je descends du dortoir, le feu me monte aux joues quand je passe du sas dans la salle commune surchauffée. Un groupe d’un guide, un gars et quatre filles est à une table, blottis les uns contre les autres sur les bancs de bois foncé. Ils rient tous ensemble de très bon cœur quand le gardien apporte un dîner pas trop adapté à la promiscuité du dortoir : saucisses à l'ail et haricots blancs, avec des biscottes pour faire passer ! Je n’y touche presque pas, j'ai le mal des hauteurs. De l'altitude de la chute où notre dispute m'a précipité. Je remonte m’enrouler dans les couvertures glaciales, le grand groupe continue à plaisanter avec une joie qui résonne jusqu’à la voix lactée.

Dernier jour du raid, je ne dois plus m’en vouloir de t’avoir secoué comme ça, je pensais que tu m’en voudrais jamais, que tu es trop proche de moi pour ne pas me pardonner le geste instinctif de faire primer mon amitié à ta passion de liberté. Tu ne veux plus jamais me revoir après mes insultes, d’ailleurs tu n’es pas vraiment mon frère au fond. Tu m'as vraiment dit ça ? Oh, là, tu as franchi la ligne, Stella. Oui j’ai été maladroit en tout premier, mais, toi, vouloir en retour anéantir l'empreinte de tes pas dans mes pas et de mes rêves dans tes yeux, est ce que tu as tiré du plaisir de cette haine plus grande que toi ? J’ai englouti comme un loup efflanqué les trois malheureuses biscottes que ce drôle de refuge nous octroie. Monastique l’ambiance ici, même pour le gardien, qui déneige à tour de bras l'escalier en colimaçon vers le nid d'aigle des toilettes, tas de vieilles planches branlantes. A l'autre bout de la terrasse du refuge, je colle les peaux, et les mésanges s’en donnent à cœur joie dans les pins, pépient, volètent, et s’éparpillent en une gerbe de plumes d’un gris très doux. Les battements de mon cœur guident mes pas tranquilles, je goûte la glisse sous les branches vers le Port de Ratera. Le ciel est limpide, la traversée sur un court contrefort demande de remonter quelques pas en escalier puis c’est une grande et belle montée en jouant à saute-ruisseau. Le torrent ressurgit de la couche de poudreuse légère en poche d’eaux scintillantes, les branches des pins bonsaïs dessinent des calligrammes sur le bleu tranchant du ciel.

Mon corps est bien chaud maintenant, les muscles jouent, mes skis avancent tout seuls, la musique dans ma tête est le léger frottement des peaux contre la neige fraîche. J’ai rejoint le groupe des joyeux drilles du refuge, ensemble, on traverse un grand lac gelé, nos skis taillent un beau rail dans l’immense duvet de poudreuse qui le recouvre. Je partage mon thé avec cette fine équipe : une blonde, deux rousses, une brune, un guide et un gars, tous ils sourient toujours, heureux comme des gosses de tracer vers le Tuc de Salana. Je me sens bien, moi aussi. C'est la belle neige qui me met des belles de champagne dans la tête. Les conversions s’enchaînent, la pente est vraiment sérieuse maintenant, le passage est étroit entre des rochers bruts, et je vais à un très bon rythme, je sens mon souffle qui vient va chercher l'énergie au fond de moi. La journée avance, le soleil court plus vite encore que le sang dans mon cœur qui bat à 100 à l’heure. Il me reste quand même encore un peu de temps avant que ça craigne trop côté avalanche, je me lance dans les dernières longueurs jusqu’au sommet. Droit dans le champ de poudre au soleil qui chauffe la rétine à travers l’opacité des lunettes de glacier. Le ciel est saturé de violet, j’accélère la cadence des virages et des conversions, puis je monte carrément tout droit, skis sur le sac, je taille des marches de mes semelles en vibram. Je suis fou de la ligne de crête du massif de Salana, les roches de l’arête descendent vers l’horizon comme des pointes de silex préhistoriques parfaitement taillées.

J'ai retrouvé des forces, je tiens mes appuis, je ne fais pas de faute de cares dans la face très exposée sur le haut du Tuc de Salana. Je n'ai plus peur de toi, Stella, plus d'angoisse de chercher à me comporter bien vis-à-vis de toi. Ma petite sœur chérie, je fais partie de toi. Après une série de virage en neige dure, lustrée par le vent et le froid des crètes, mon cœur blessé se régénère. Je me sens bien accueilli dans ce domaine du grand froid. J'ai le coup de foudre pour cette montagne aux voilures de pierre élégamment courbées sous le ciel qui commence à 3000. Je te raconte même pas la suite de la descente, godille du haut jusqu'en bas, regarde les photos là ! Je finis dans les sapins, les jambes pantelantes d'enchaîner les petits virages entre les souches et les jeunes pousses du sous bois serré. Je rejoins le long chemin forestier, la neige fond à la vitesse grand V, dégouline des branches, je file toujours plus bas. Au parking, je rejoins le groupe des joyeux qui est tout en émoi, une jolie miss a perdu son appareil photo ! Je ne sens plus rien de la fatigue, je suis prêt à repartir pour trois jours… En pas du patineur, je remonte quelques centaines de mètres, et le petit boitier noir est là, dans un creux du chemin un peu à l'ombre. De retour, mes nouveaux potes me fêtent comme un champion olympique, je ris avec eux à gorge déployé, plus rien d'autre ne compte que de se raconter des histoires de ski. Tiens, mon téléphone se met à vibrer, ton contact s’affiche à l’écran, Stella ? Oh tant pis, je décroche pas, je veux pas me prendre la tête maintenant à essayer de t’apprivoiser, joli chat sauvage. On se retrouvera bien une autre fois non ? Et puis surtout, ils veulent mon avis pour décider où boire une bonne petite bière dans la vallée. Bon, ben, finalement, je crois que ça va pas être la peine de rappeler mon taxi pour rentrer a la casa, depuis les Encantats…


Dans le cadre du concours "la plus belle plume"



Commentaires

» altitrail vertical, le 08.04.08
toute bonne la plume ! et preuve que la rando ça fait gazer l'esprit

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