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Vers le Col du Chardonnet
Vers le Col du Chardonnet
Depuis le Refuge du Trient
Depuis le Refuge du Trient
Vers la Fenêtre des Chamois
Vers la Fenêtre des Chamois
Avant de repartir pour la Cabane Chanrion
Avant de repartir pour la Cabane Chanrion
En direction de la Pigne d'Arolla
En direction de la Pigne d'Arolla
La Cabane des Vignettes
La Cabane des Vignettes
Vers le Col du Mont Brûlé
Vers le Col du Mont Brûlé
Toujours vers le Col du Mont Brûlé
Toujours vers le Col du Mont Brûlé
Vers le Col de Valpelline
Vers le Col de Valpelline
Zermatt en vue !
Zermatt en vue !

Hautes échappées et blancs voyages

Par Pimprenelle, le 03.02.08

Enfant, je déchiffrais les sommets inscrits à l’horizon de ma fenêtre. J’en faisais des A pointus, des courbes en C, j’ajoutais des V en vallées profondes, je couchais des D pour en faire des dômes, et je rêvais, je rêvais de lire chaque sommet si lointain et mystérieux.

Un peu plus grande, plus tout à fait une enfant, je prenais mon pinceau et dessinais l’horizon de cimes. Je remplissais d’eau mon ciel et y déposais délicatement du bleu ceruleum transparent. J’y noyais quelques ombres prusses, faisais givrer les mélèzes d’une pointe de cobalt, s’envoler aussi les arêtes en fumée. Et certainement jetais une pluie de paillettes illuminées.
Ma neige était scintillante, douce et délicieusement froide, pure toujours.

Puis vint l’age où des ailes nous poussent à défier la démesure. Ma fenêtre s’est ouverte. Je suis allée là haut me remplir de poudreuse, d’espace, de grandeur. J’ai skié nuit et jour sans me lasser, recherchant avec fièvre cette neige légère qui vole et tourbillonne. J’avalais des pentes, me gavais d’autres, sans indigestion jamais. C’était l’ivresse. C’était le bonheur de l’insouciance.


Des centaines et des milliers de saisons de neige plus tard…

Nous partons relier Chamonix à Zermatt par les sommets enneigés.
J’aime ces voyages dans une parenthèse blanche. J’y retrouve mes lettres en sommets, mes courbes en pinceau et mes libres échappées. J’y retrouve ce que j’aime, et bien plus encore.
En guise de préparatifs, Stef, mon coéquipier pour la vie, a tracé les lignes de notre envolée sur les cartes. Moi j’ai suivi sa plume et poétisé chaque journée.
Nous sommes trois à prendre la route skis aux pieds : Stef, Nico et moi. Trois compagnons unis par les sommets, qui ont déjà maintes et maintes fois glissé sur la même trace.


Nous quittons aujourd’hui Argentière sous un insolent ciel bleu.
Nous commençons paradoxalement ce jour en nous entassant telles des sardines dans une benne métallique. Lorsque les portes s’ouvrent nous sommes directement libérés sur le glacier. Ici le regard se plisse tant la lumière éblouit. Le souffle est court, serré par la haute émotion. Les montagnes telles que je les aime sont au rendez vous et je sais que chacun rêve déjà la suite de son aventure.

Tout d’abord ça descend. Les crevasses ont le sourire en coin et guettent le skieur gauche. Je glisse auprès d’elles avec beaucoup de droiture… Elles ne m’auront pas ! Le vent des premiers virages mouille mes yeux… la lumière aussi, le blanc à perte de vue, les sommets à perte de ciel, le bonheur d’être là. Que c’est beau !

En face, ça remonte. La trace a des angles pointus. L’effort essouffle et questionne : suis-je vraiment bien préparée à ce voyage ? N’aurais-je pas du attendre quelques années avant de m’échapper par ici ? Vais-je tenir jusqu’au bout ?

Déjà je gagne le col.
Des dizaines de skieurs attendent maintenant leur tour… pour descendre en rappel de l’autre coté. Mais en un clin d’œil à peine, le temps de deux ou trois mots échangés, Stef tisse des liens avec un autre groupe. Les cordes sont ainsi attachées entre elles et je me laisse glisser le long du fil. Dans cette verticalité les blocs de neige filent en pleine pente, les paroles sont criées et font échos. Je me concentre pour ne pas rester nouée en cours de couloir. Réussi, me voici maintenant radieuse sous le soleil, les pieds solidement posés sur le glacier de Saleina.

Nous gagnons le Refuge du Trient par un joli petit couloir puis surtout par une immensité plate, si plate !
De ce refuge, c’est étrange, je ne garde précisément que le souvenir de carreaux rouges et blancs. Sur les nappes sans doute, et les rideaux certainement. Nous sommes étonnamment peu nombreux ce soir. Où sont donc passés tous les autres, ceux de la benne, ceux du col, et les autres encore ?
Le coucher de soleil rend cette soirée dorée et féerique. La nuit généreusement étoilée est bonne.


Cette deuxième journée démarre par un contraste stupéfiant : skis aux pieds nous plongeons dans le froid mordant du petit matin alors qu’il y a quelques instants seulement les plumes de la couette nous dorlotaient chaudement. Et puis nous sommes seuls. Seuls et minuscules à basculer dans cette pente sombre et filante, lourdement chargée de neige. Nos virages sont tendus et concentrés.
Enfin nous traversons. Et grimpons en quelques pas à un minuscule col. Là haut, sur ce petit bout de montagne, nous cueillons le soleil. Doux, et tiède. Nous sommes ici à cheval entre ombre et lumière, et savourons ce moment d’illumination.

En contrebas nous attend un pan entier de montagne gavé de poudreuse à point légère. Nous glissons dans la pente en courbes folles, heureux comme au premier jour. Le cirque raisonne de nos cris joyeux et les choucas dansent au-dessus de nos têtes. Je n’oublierai jamais cet instant tant il me rappelle les paillettes de ma jeunesse.

C’est dans cette pente que Stef fait une rencontre insolite. Il tombe nez à nez avec un bonnet à demi enfoui dans la neige. Un bonnet bien seul, qui ne donne ni son nom ni sa propriété… bref un bonnet sans toute sa tête et à moitié givré. Cela tombe bien, Stef rêvait d’un compagnon de route comme celui-ci.

Nous descendons si bas que nous retrouvons mélèzes et chalets d’alpage. Nous avons la sensation de venir de très loin, de très haut. Nous laissons derrière nous un coin de montagne éternelle, furieusement belle et sauvage.
Un taxi vient nous chercher et nous emmène à quelques vallées suisses d’ici. Il nous dépose sur un bord de route, perdus de tout.

C’est pourtant ici qu’une sente secrète prend naissance. Elle nous fait pénétrer dans la vallée de Valsorey. Mais la chaleur ralentit quelque peu mon entrain, des pentes peu fréquentables imposent des détours, la trace me semble s’étirer à perte de vue. Je n’en vois pas la fin et me sens ramollir.

Je finis par apercevoir la Cabane de Valsorey.
Je devine là bas une certaine agitation, il y a des va et viens, des cris et des gestes. En arrivant tranquillement je découvre un spectacle stupéfiant : une quinzaine d’italiens en slip et chaussettes prennent bruyamment le soleil sur les abords directs du refuge. Burinés, sales et odorants, ces hommes sans age ni complexe semblent s’être échappés de chez eux depuis les lustres. J’imagine que si les montagnards changeaient de sexe, les terrasses des refuges seraient tout de même plus élégantes.
Puis le soleil décline et je réalise subitement que nous restons quasiment seuls ici.

La soirée m’offre l’occasion de vivre une expérience hilarante… dans les toilettes du refuge. Dehors une tempête transparente fait rage. Atteindre les WC est déjà un exercice périlleux. Une fois à l’intérieur, mes besoins faits, je dépose mon papier dans le trou des toilettes. Une demi-seconde plus tard mes feuilles échappées du trou dansent en tourbillonnant dans la minuscule cabane, pour se coller au plafond. Je les récupère et les replace dans le trou, mais le même manège recommence invariablement. J’ai beau faire preuve de rapidité, d’agilité, d’adresse et de ruse, rien ni fait, le papier finit toujours au plafond !


Mais cette nuit à plus de 3000 mètres est ravagée par la tempête qui siffle, souffle et râle.
Je m’enfouis profondément sous les couvertures et suis surprise d’entendre au petit matin mes compagnons de route se préparer. Je jette un œil par la fenêtre : la tourmente est partout, et dans tous les sens. Est-il réellement envisageable de poursuivre notre voyage dans ces conditions de météo illisible et dangereuse ? Je me passerais volontiers de cette troisième journée…

« On sort et on verra bien ! »
Tandis que nous chaussons nos skis à l’abri du refuge, un groupe parti plus tôt regagne la cabane. J’étais déjà hier bien angoissée par la remontée de cette pente soutenue et gelée qui nous domine. A cet instant j’en suis purement terrorisée. Couverte telle une cosmonaute je titube de peur, luttant contre les violentes rafales et le grésil horizontal. Je fixe mon regard sur mes spatules, incapable de jeter un œil ni plus bas ni plus haut. J’avance, lentement mais sûrement, en pleurnichant un peu, et en priant aussi beaucoup. Stef soigne la trace et assure mes conversions.

Le col. Nous y sommes. De l’autre coté, c’est l’inconnu visuel. Bizarrement nous sommes seuls. Personne en vue derrière nous, et aucune trace devant.
Comme toujours Stef a l’intuition juste et précise de l’itinéraire. Pourtant le blanc est partout. C’est ici un blanc terne et grisé, opaque. Ciel et montagne ne font qu’un et il n’y a ni horizon ni relief. Même les crevasses et les séracs sont effacés.

Dans ce contexte de mauvais temps à cette haute altitude, je laisse rapidement mes considérations chromatiques de coté. Chacun de nous trois a le même instinct de survie : sauver sa peau en gagnant le plus rapidement possible le prochain refuge.

Nous perdons assez rapidement de l’altitude, aidés par quelques trouées de lumière qui éclairent parfois notre choix d’itinéraire. En bas de vallée nous retrouvons une visibilité correcte et une atmosphère plus calme. Nous nous accordons enfin une petite pause et la pression retombe un peu. Je repense à cette journée commencée il y a une éternité. Nous avons traversé une tempête, des glaciers, des cols et des plateaux suspendus. Des moments de peur, de doute et de fatigue. Tout cela dans une solitude incroyable.

Nous reprenons la route.
La Cabane de Chanrion qui nous accueille est calme et confortable. Chacun s’y réchauffe et bavarde pour passer le temps. Les autres skieurs viennent de loin et d’ailleurs ; il y a tant à raconter de ces horizons différents.

Nous nous endormons dans l’incertitude par rapport au temps que nous trouverons demain matin. Aucun de nous n’aspire à revivre la tourmente de cette journée.


Lever matinal pour ce quatrième jour. Le ciel à cette heure-ci est un champ d’étoiles réconfortantes. L’agitation dans le refuge est d’ailleurs à la hauteur de cette promesse d’une belle journée ensoleillée.
Nous chaussons les premiers et partons dans l’obscurité. Direction la Pigne d’Arolla. La neige est de glace, compactée par les vents des jours précédents. A moitié réveillée je me laisse bercer par cette trace couchée en fond de vallée et qui s’étire longuement. Je songe en cheminant.

Soudainement nous buttons sur un verrou qui stoppe net notre progression. Nous sortons la carte, étudions pente et hauteur, visualisons séracs et crevasses, identifions glace et rochers, détaillons rive droite et rive gauche. Et envisageons enfin un passage. Skis sur le sac et crampons aux pieds, cela nous donne l’occasion de dérouler un peu la corde. Ca passe.
De l’autre coté un immense plat fortement venté et nébuleux nous amène au sommet. Là haut c’est la tempête, l’air tourbillonne en rafales déstabilisantes.

Lorsque nous amorçons la descente une envolée de nuages libère soudainement la vue et dévoile la célèbre Cabane des Vignettes.
Je reste bouche bée : elle est là, accrochée au bout d’une arête, surplombant des centaines de mètres de vide. Première question : est-elle seulement bien attachée ? Deuxième question : mais comment va t on donc pouvoir l’atteindre ?!
Je suis surprise par la taille de cette bâtisse cossue et à plusieurs étages. Dans un lieu pareil. Mais la perspective de dormir ce soir entre terre et ciel, je dirais même plus proche des étoiles que nul part ailleurs, me séduit beaucoup.

Notre arrivée au refuge confirme mon pressentiment : il y a vraiment beaucoup de monde ici. Des centaines de skis sont au repos à l’extérieur, sous un espèce de couloir ouvert sur le ciel. Et une fois la porte d’entrée passée c’est, …comment dire… surprenant, déconcertant, heu… ça donne un peu la nausée. Ce mélange de bruits, de couleurs, d’odeurs. De chaleur et d’agitations. Il faut faire la queue pour les toilettes bien entendu, mais aussi pour atteindre le dortoir, trouver un bout de banc, un coin de table, commander une boisson,... J’ai vite fait de saturer.

En m’endormant ce soir là je fais entrer dans mes rêves mes deux petits brins de filles restées à la maison, qui ont la peau si douce, le sourire tendre et l’odeur tellement sucrée. Mes filles à qui je dirai un jour la neige et ses paillettes, le ciel et ses étoiles, et le bonheur de glisser d’un sommet à un autre. Dans deux jours je les couvrirai de baisers.


En ce cinquième matin nous prenons la poudre d’escampette.
Etant donné le nombre de prétendants au départ, il est sage de prendre de l’avance. Le premier défi consiste à retrouver ses skis. Le deuxième à quitter à pieds l’arête gelée qui éloigne du refuge. Et le troisième à trouver un peu d’espace pour chausser. Une fois ces trois épreuves surmontées, nous sommes prêts.

Cette dernière journée de voyage à skis m’a laissé beaucoup d’émotion. Je garde le souvenir d’une étape parfaite, extrêmement pure.
Une poignée de centimètres de neige fraiche est venue délicatement cette nuit refaire le paysage à neuf. Nous avons le privilège de faire la trace dans ces vallons vierges et resplendissants, infiniment pailletés. Le ciel sans nuage nous a apporté avec le lever de soleil une lumière transparente et limpide. Les sommets au pied desquels nous cheminons sont de toute beauté.
Notre progression est fluide, légère et rapide. J’ai l’impression non plus de glisser mais de voler sur la neige.
Puissent les sensations d’un jour comme celui-ci rester éternelles !


Ca y est, déjà nous y sommes ! Le Col de Valpelline, en face du Cervin ! Nous venons de terminer la dernière montée de notre périple et là devant nos yeux s’impose ce magnifique et mythique sommet. Tous les trois nous sommes profondément heureux et nous crions notre joie main dans la main. Nous sommes les joyeux complices de ce voyage réussi.

Il ne nous reste plus qu’une descente, la dernière, et nous l’apprécions d’autant plus.
Nous la faisons durer un peu, beaucoup, avec passion, avec folie... Ce n’est pas si facile de quitter cinq jours de dépouillement et d’éblouissement.
Nous sommes pourtant impatients de découvrir Zermatt.

En arrivant à la fin de notre voyage, nous nous sentons légers, comme si tous les soucis de notre vie quotidienne avaient fondu au fur et à mesure de notre avancée. Même notre sac à dos si pesant le premier jour est devenu plume.
En face de nous, la chaine du Mont Rose magnifiquement enneigée est pleine de promesses pour un prochain périple…


Merci à Stef et Nico, parfaits guides dont l’infinie patience m’a aidée à profiter de chaque moment.




Des saisons de neige plus tard, et bien d’autres encore…

D’autres voyages à ski sont venus rassasier mon profond besoin de cheminer d’une cime à l’autre. Chacune de ces longues échappées reste pour moi un mélange de douceur, d’ivresse et de joie.
De ces parenthèses blanches je garde la transparente lumière, les pures couleurs et les heureux sentiments.
Et j’écris les mots qui tiennent en eux la magie de ces envolées, ces lettres assemblées qui chantent et dansent mes souvenirs.
Et je trace les courbes folles qui clament ma joyeuse liberté, ces coups de pinceau légèrement nuancés qui me font intensément vibrer, tout en me laissant rêver encore…

Dans le cadre du concours de la plus belle plume



Commentaires

» Dadou, le 28.02.08
belle plume en effet...
"Si votre ramage se rapporte à votre plumage..."
... toi, le phoenix des hôtes des sommets ?
Bravo

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