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Révision des manips de corde : chapitre mouflage en crevasse, avec du lourd !
Révision des manips de corde : chapitre mouflage en crevasse, avec du lourd !
Pour les couloirs des Barmes, c'est déja trop tard, le soleil tape déja en plein.....
Pour les couloirs des Barmes, c'est déja trop tard, le soleil tape déja en plein.....
Début du long portage dans une neige souvent profonde.
Début du long portage dans une neige souvent profonde.
La présence écrasante du clocher est constante toute la fin de l'ascension.
La présence écrasante du clocher est constante toute la fin de l'ascension.
Arrivée au soleil en même temps qu'au sommet de la pente.
Arrivée au soleil en même temps qu'au sommet de la pente.
Loïc entame une descente d'anthologie.
Loïc entame une descente d'anthologie.
Petite pause entre deux séries de virages.
Petite pause entre deux séries de virages.

Poudre au Clocher des Pères

Par Michel Pila, le 02.02.08

La bagnole est en travers, sur une plaque de glace vive, au bord du trou. Il fait encore nuit noire et la température extérieure est de -5 °, ça sent le plan loose à plein nez. Mais qu’est-ce qu’on fout là ?

Pourtant, tout semblait bien s’emmancher. Alors que la neige était tombée en masse depuis plusieurs jours, les nuages se dissipaient et le baromètre était bourré d’optimisme. Voilà une semaine que nous étions terrés dans nos appartements. La vue d’un coucher de soleil embrasant tous les sommets plâtrés de Belledonne suffit à déclencher chez nous une excitation durable et palpable. Il me fallait absolument joindre Loic pour une sortie le lendemain à la première heure.

Le choix de l’objectif sera fait en fonction d’une table de décision à multiples entrées (comme à l’école). En fonction de l’avancement de la saison, des chutes de neiges, de la couverture nuageuse, des températures aux différentes altitudes, il faut trouver le secteur qui nous garantira le maximum de chance et de réussite. Nous jetons notre dévolu sur le vallon de la Lecherette dont le nom bizarroïde ne doit pas cacher les multiples options de glisse. Il regorge de couloirs aux diverses orientations et permet d’étendre le champ des possibilités. Il n’en faut pas plus pour régler nos montres et fixer le réveil et le lieu de rendez-vous.

La montée sur la route de Lecherette n’est pas une sinécure, entre les blocs de pierres sournoisement dessoudés des remblais par le gel, et la lumière blafarde des phares. Nous entrevoyons une image bien glauque des lieux. La perspective de s’extraire du cocon douillet de l’habitacle ne nous réjouit pas plus que ça. Au détour d’un virage, la neige apparaît enfin. Mais elle n’a de neige que le nom, puisque le passage des bagnoles précédentes a transformé cette neige en une plaque de glace uniforme. Plus on avance moins la voiture va vite malgré un régime moteur constant .J’en déduis que nous patinons de plus en plus. Finalement, la voiture s’immobilise au beau milieu d’un gigantesque miroir sous les rugissements poussifs du moteur. Alors que nous nous croyons définitivement arrêtés, la caisse se met à reculer doucement. Malgré la pression terrible exercée par mon pied sur la pédale de frein, la situation devient franchement périlleuse. Le bas coté semble vouloir nous happer. Finalement tout s’arrête spontanément. Je ne peux même pas sortir de la caisse sous peine de lâcher les freins et de partir encore plus en travers. Chapeau la sortie !

Après avoir délicatement tiré le frein à main, je réussis à immobiliser le véhicule et à sortir de l’habitacle pour mesurer l’étendue du désastre. Je n’ai pas le temps d’en faire le tour que je me prends une gamelle, cul par-dessus tête. Putain, c’est du béton cette glace. Je reste dubitatif…. L’avantage est que nous avons du matos dans le coffre, des cordes, des piolets, des crabes, bref de quoi faire un sauvetage de bagnole .Nous partons pour des pentes raides. Il est 6h, il fait noir, j’ai mal au cul et on n’est encore qu’à 800 m d’altitude. Tout s’annonce pour le mieux.

Par un habile système de mouflage nous réussissons à assurer la voiture : une grande première dans ma carrière d’alpiniste. Une fois l’arrière du véhicule solidement accroché à un arbre, je remonte dans la caisse et lance le moteur à fond. Dans un vacarme du diable, la voiture se met à patiner sur place puis, par la simple gravité, la voila qui se met à pivoter au bout de sa ficelle pour , finalement , se remettre dans l’axe de la route : nez vers la descente. Sale caisse, si tu veux pas monter, alors on va redescendre. Il existe une autre route, sur laquelle est installé un poste de relais hertzien vers le terminus. Connaissant la nature humaine et sa soif de communication, je ne doute pas que l’administration aura fait ce qu’il faut pour entretenir l’accès à ce relais, aussitôt remballé tous le matos, nous repartons vers un autre départ. Deux heures plus tard, nous sommes enfin au parking de départ sur une route parfaitement entretenue ; non sans avoir failli nous emplâtrer une biche tranquillement couchée au détour d’un virage.

Nous pouvons finalement sortir les skis du coffre, préparer les sacs et chausser les grolles.
De notre départ matinal il ne reste plus aucune étoile dans le ciel, l’aube naissante et l’air vif nous cueillent au sortir de la caisse.

Prêts à en découdre, le moral à peine entamé par ces épreuves, on se tape les 5 kilomètres de plat. Il y a déjà de la poudreuse et les bruits sont feutrés, c’est bon signe. Plus on avance et plus la couche de fraîche devient épaisse. Enfin, le chemin commence à monter et nous découvrons une des deux options présélectionnées du vallon : Les couloirs bifides des Barmes. Déception, il est déjà en plein cagnard…. Vu les quantités de neige, on risque de tout se prendre sur la tronche en surchargeant la pente. Changement de programme : le couloir nord en S du Clocher des Pères. Si mes potes n’y sont jamais allés, j’ai souvenance de l’avoir déjà parcouru avec l’excellentissime Dédé il y a quelques années. Vu les températures glaciales et la hauteur du soleil, ce ne sont pas ses rayons qui risquent d’entamer la qualité du manteau neigeux.

Devant l’ampleur de l’objectif, Nini, par ailleurs notre contrôleur de gestion, jette l’éponge. Il se colle à deux gars qui partent au Col de la Pierre. Nous voilà, Loïc et moi, en route pour ce morceau de choix, qui, si ce n’est pas du ski extrême, n’en demeure pas moins sérieux. C’est le genre de couloir, où la chute se solde par un vol plané de 600 m comme une boule de billard entre les rochers, et comme il n’ est pas rectiligne on peut y laisser de la barbaque. La tension monte d’un cran. Heureusement la neige est bonne. Il faudra rester vigilants : il y a parfois près d’un mètre de poudre par endroit ; ce qui nous promet une descente de rêve…. mais attention à la surcharge ! Nous mettons les skis sur le sac et en avant pour trois heures de bavante à faire la trace dans cette neige immaculée. Loïc, avec ses 28 ans et ses hyper cuisses, est très à l’aise, moi avec mes 46 ans, c’est beaucoup moins facile.

Avec Loïc c’est l’entente parfaite, comme si la différence d’âge était gommée. De deux choses l’une, ou il est très mûr ce garçon ou j’ai des sérieux problèmes de maturité .Je pencherais hélas pour la seconde solution. Quoi qu’il en soit, j’aime être ici et mon plaisir est manifestement partagé. Ce n’est pas vraiment la grande aventure mais notre présence dans ces lieux austères a quelque chose de magique : l’isolement, le silence troublé seulement par notre respiration, l’altitude qui augmente lentement. En clair, la sensation de vivre est totale. Moments uniques qu’il est doux de partager.

Nous avançons lentement, en pratiquant de temps à autre un sommaire sondage pour vérifier l’absence de plaques à vent. Tout semble sain. Petit à petit, le vide se creuse derrière nous. L’autoroute est visible juste derrière nos talons. Nous passons les chicanes et je suis surpris par les quantités de neige. Le couloir est en condition exceptionnelle. On en chie mais la perspective de virages jouissifs regonfle mon moteur usagé. Nini, qui poireaute en bas, me laisse messages sur messages. Il en a marre d’attendre, moi j’en ai marre d’entendre la sonnerie, alors je pose le sac et j’éteins le portable. J’en profite pour mettre les crampons car la glace est sous-jacente en de courts endroits. Là-haut, comme un géant de pierre, la pyramide du Clocher des Pères nous surplombe, impressionnante.

Il fait très froid dans cette face. Nous débouchons au sommet en même temps que le soleil, la vue est splendide, c’est l’extase. J’aime ce moment unique, quand le regard se perd tout à coup dans la contemplation d’une nouvelle perspective, offerte par le dégagement du sommet. C’est comme un vertige qui vous saisit : l’immensité des vallons, la beauté des cimes, tout cela tourne autour de vous comme une douce ivresse, tout concourt au bonheur. C’est bien beau tout ça, mais Mens sana in corpore sano, il est temps de profiter de quelques agapes bien méritées.

Il faut maintenant se préparer à descendre dans la pente superbe. La rituelle préparation du matos permet de se mettre en condition pour la descente. La pression est presque nulle : nous savons la pente gavée de poudre à priori stable. Les spatules sont face à la pente, elles piaffent d’impatience. Une simple impulsion suffit à les faire basculer dans la troisième dimension. Imperceptiblement la vitesse augmente, les courbes et contrecourbes se succèdent dans des panaches de neige pulvérulente .Hummmmm que c’est bon. Nous évitons les contre-pentes plus raides. Vu les quantités de neige, c’est là que des instabilités peuvent se produire. Il arrive parfois que la neige dure, rende stressante la descente ; mais là, c’est d’une facilité déconcertante. Nous envoyons virages sur virages : la montagne pour nous seuls. Deux traces naissent et s’entrecroisent, longs serpentins comme une signature au bas de la page blanche. Le plaisir se poursuit tout au long du parcours. La pente a beau filer sous les spatules, les paquets de neige amortissent agréablement la descente, ce n’est que du bonheur. Passé le rétrécissement du bas, nous laissons libre cours à notre fantaisie dans une neige fantastique entre des bosses toutes en rondeur et sensualité (ce qui doit être en été un horrible chaos de pierres). Rien ne viendra ternir cette descente d’anthologie.

A la cabane, nous cherchons Nini qui doit bien glander depuis trois heures. Je lui passe un coup de fil. Il est finalement parti à la voiture se faire dorer la pilule. J’en profite pour écouter au passage la multitude de messages qu’il m’a laissée. Il nous fait une « Nini attitude » : les appels se font de plus en plus pressants au fil des heures, du mode laconique jusqu’aux véritables injonctions à l’impératif, limite agressives et culpabilisantes.

Bref, nous le rejoignons et finalement il retrouve sa bonhomie habituelle, comme si de rien n’était. Il faut dire que la sérénité se lit dans nos regards et notre jovialité communicative est imparable après une telle descente ; comme si nous voulions prolonger indéfiniment l’ivresse, non pas des profondeurs, mais plutôt celle que provoque la douce ondulation du corps par la trajectoire sinueuse dans une pente vierge de toute trace.

Dans le cadre du concours de la plus belle plume

Commentaires

» Miloute, le 03.02.08
Quel rythme dans le texte pour nous amener à valser, à swinger dans de si grisants virages qu'on partage si bien avec vous Wuahou !!! mais aussi à regretter la douce grasse matinée du samedi.....

» Le vieux, le 03.02.08
Bravissimo! Les couillus pour cette belle course pleine d'imprévus et de bonheur....

» annie, le 03.02.08
Bravo quelle belle promenade !!!!!!!!Certainement des moments magiques !
Profitez de votre forme physique ne laissez passer aucun bon moment
bisous
Nanie

» Loïc Gaudry, le 03.02.08
Merci de m'avoir fait revivre cette excellente journée, en attendant les prochaines.

» Joëlle, le 04.02.08
Vu de Bordeaux, au début on se dit quelle inconscience, mais à la page 5 on se prend à rêver de ces lieux magiques et splendides, de toutes ces sensations. Bonne continuation donc mais prudence aussi. Bisous des bordelais !!!

» DéDé, le 05.02.08
Chapeau bas les jeunes.
J'ai eu l'impression de refaire une seconde fois cette incomparable course. Encore mon Miche.
Ps:La fois où j'ai mis les pieds dans ce manifique vallon c'était si je ne m'abuse l'année où Félix était attendu .....

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