Accueil > Articles > Récit de course > Entre ciel et terre




Entre ciel et terre

Par Juju14, le 02.02.08

La trace serpente en lignes sinueuses, s’étire entre les congères, contourne les rochers couverts de givre et harponne les sommets. Depuis le lever du jour, Marie grignote pas à pas la distance qui la sépare de la cime. La neige crisse sous ses skis. De pâles volutes argentées s’échappent de ses lèvres entrouvertes ; elle est à bout de souffle mais elle poursuit son ascension, luttant contre la poigne invisible qui la tire irrésistiblement vers le bas.
Marie tient du loup le goût de l’effort et de la solitude. Elle défie la douleur qui irradie le long de ses cuisses, dompte ce corps exténué, qu’elle aimerait hisser plus vite, plus loin, plus haut. La pesanteur de ses skis, englués dans la neige molle, la ralentit ; elle en a conscience ; pourtant la jeune femme marche inlassablement, seule au milieu de ce royaume de glace.
Seule ? Cela n’a pas toujours été le cas. Autrefois, son père l’accompagnait dans toutes ses randonnées. Chaque sortie était dense de nouvelles joies et d’émotions. D’ailleurs, Marie chérissait plus que quiconque l’homme qui lui avait fait partager, dès son enfance, la passion pour ce sport intense :
- Souviens-toi, ma chérie, que tes skis sont le prolongement de toi-même. Si tu as confiance en eux et en toi, ils t’emmèneront là où tu le désires…
Fartage, encollage des peaux, affutage des cares … Combien d’heures avaient-ils passées, dans le vieux débarras de la maison familiale, à choyer ensemble tout leur attirail ?
- Un bon randonneur se reconnaît à la qualité de son matériel ! lui expliquait fièrement son père.
Dynamique et hardi, il semblait puiser sa force vitale directement de la montagne. Puis, un jour, celle-là même l’avait plongé dans le néant… Lorsqu’il avait disparu, enseveli sous une avalanche, Marie avait continué, seule, sa conquête des sommets.
Aujourd’hui, la rancœur suscitée par sa disparition s’est transformée en un amour passionné des escarpements et du ski de randonnée ; comme si, au-delà de la mort, le vif souvenir de son père lui insufflait la force de gravir les pentes abruptes, comme si son souffle se mêlait à celui de sa fille pour avancer, avancer encore, avancer toujours.
Alors, petit à petit, Marie a apprivoisé les massifs. A travers ses innombrables marches solitaires, elle a appris à percer leurs secrets. Elle se ressource dans la beauté du paysage ; ses yeux se perdent dans l’immensité albâtre qui semble l’attirer ; elle aimerait se fondre dans l’azur infini du ciel. Les éclats lumineux du soleil caressent sa peau, la neige resplendit de mille feux.
Marie ne peut détacher son regard du décor ; son esprit s’imprègne de la plénitude des lieux ; un flot de joie l’envahit, se répand dans tout son être ; ses craintes s’envolent, telles des choucas planant au-dessus des cimes ; ses doutes se dispersent, balayés par la légère brise qui frôle ses cheveux. Elle s’abandonne toute entière à la montagne, fait corps avec elle.
Les teintes se mélangent, les reliefs se fondent… elle est ici ; elle est là-bas ; un coin de paradis entre ciel et terre…

Marie frissonne. La chaleur qui rayonnait de sa peau a disparu. Elle lève les yeux, aperçoit le soleil à travers une masse de cumulus sombres et menaçants ; les faisceaux tamisés n’atteignent plus le sol gelé :
« Il faut que je me dépêche ! Il me reste une bonne trotte jusqu’au refuge ! »
Les muscles bandés, la jeune femme s’élance sur la trace, redouble de vigueur. Elle se hâte mais l’orage qui s’annonce est redoutable et la talonne. Le vent se lève, les bourrasques heurtent Marie et la ralentissent. La neige, arrachée aux falaises, virevolte et cingle ses oreilles avant de s’éparpiller sur le sol. Un souffle paralysant coule en elle et la statufie peu à peu. Le brouillard masque les rochers, brouille la trace ; la tempête a tous les droits… Marie a perdu la course. Malmenée par les déchaînements du ciel, elle se sent de plus en plus paralysée par la froidure et noyée dans un gouffre de solitude. Elle rêve de bras tendres où se réfugier mais le cataclysme l’enveloppe dans son étreinte glaciale.
La pluie diluvienne ruisselle dans ses yeux, pourtant la jeune femme discerne, entre ses paupières mi-closes, une lueur diffuse au milieu de ce chaos. Elle s’accroche à cette clarté. Ses jambes retrouvent de la vigueur. Marie s’arrache à la tempête, sa torpeur se dissipe. Le refuge est là, elle le sait. Guidée par la lumière, elle se fraie un passage jusqu’au sas d’entrée et déchausse ses skis, délasse les chaussures de ses doigts gourds. Elle franchit lourdement quelques marches, pousse un panneau de bois gelé… et s’arrête, brusquement suffoquée par des relents de chaleur moite mêlés à des effluves de minestrone.
Surpris par le souffle glacé qui s’engouffre dans la pièce, quelques têtes se tournent, une dizaine de regards inquisiteurs se posent sur son corps transi. « Qu’est-ce qui t’a pris d’arriver si tard, et par ce temps ? » semblent-ils lui reprocher ; puis, sans attendre de réponse, les gens se détournent, déjà désintéressés, et reprennent le fil de leur conversation.
Adossée au montant de la porte, Marie se laisse bercer par le bourdonnement des voix. Dehors, le gel l’a mordue ; près du vieux poêle, elle se sent fondre ; le vent a transpercé sa peau ; une chaleur bienfaisante se répand dans tout son corps. Elle éprouve un léger vertige ; de l’entassement des randonneurs, dans la pièce, se dégage une odeur confinée de sueur mêlée aux vapeurs de neige fondue. Dans la salle exiguë, les marcheurs sont attablés par petits groupes, serrés les uns contre les autres autour de bols fumants.
Marie n’ose se joindre à eux. Seule dans le froid, elle était piégée par la tempête ; entourée de monde, elle est prisonnière de sa timidité. Abattue, elle s’avance entre les tables bondées, les familles réunies, les amis rassemblés ; elle ferme son cœur à leur gaité, elle tait le malaise grandissant qui s’installe en elle. « Tu n’es pas des leurs, se répète-t-elle comme une rengaine, tu es une louve, une louve solitaire ! Ta route, c’est toi qui la traces, toute seule ! ».
Dans un recoin obscur, elle trouve finalement une table d’angle jusque là délaissée. Avachie sur le banc, elle fouille maladroitement dans son sac, en retire thermos, bol, cuiller et… « Mince, mes sachets de thé ! Qu’est-ce que j’ai bien pu en faire ? ». Marie s’angoisse, s’agite ; ses doigts sondent l’intérieur de chaque poche ; en vain. « Oh non, gémit-elle, cette fois-ci, je suis bonne pour une eau de vaisselle ! ».
Avec un regard d’envie pour les boissons fumantes des autres marcheurs, Marie se sert une rasade de liquide bouillant et la porte à ses lèvres :
- L’eau de nos montagnes est-elle si bonne pour que vous la buviez telle quelle ?
Marie se retourne dans un sursaut, manquant lâcher le bol et répandre son contenu. Devant elle, un sourire amusé accroché au coin des lèvres, un jeune homme la contemple de son regard pétillant de malice :
- Certes, elle l’est sûrement, continue celui-ci d’une voix enjouée, cependant que diriez-vous de partager avec moi une tasse de café ? Lui aussi est excellent, je vous l’assure !
Embarrassée, la jeune femme ne sait que répondre, et acquiesce machinalement. Quelques instants plus tard, ses mains se referment autour d’un verre fumant, tandis que l’aimable inconnu poursuit :
- Je m’appelle Nicolas ; Nico pour les intimes. Cet endroit est plaisant, n’est-ce pas ? Je viens souvent par ici ; les traces sont agréables et la vue splendide. Aujourd’hui, je suis monté par le fond de la combe. Est-ce la première fois que vous randonnez par ici … ?
- Marie, appelez-moi Marie ! Et je vous en prie, cessez de me vouvoyer ; je pourrais être votre sœur ! s’écrie-t-elle joyeusement.
Tandis qu’elle éclate de rire, les yeux de Nicolas se posent sur elle, rencontrent les siens ; une lueur nouvelle, étrange, scintille au fond des pupilles noires ; Marie se sent noyée dans les profondeurs obscures de ce regard. Troublée, elle se détourne ; son rire s’est tari :
- En effet, c’est une première pour moi dans la région. Je vais enfin mettre une image devant des noms de sommets dont on me parlait tant. Demain, j’avais l’intention de remonter ce vallon…
- Tiens donc ! Figurez-v… figure-toi que moi aussi ! s’exclame Nicolas.
- … mais vu ma méconnaissance des lieux, je ne pense pas qu’il soit bien prudent…
- Pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi ? Propose-t-il promptement. C’est bête d’avoir fait tout ce chemin pour rien ; et puis, c’est vraiment une rando sympa !
- Eh bien…
Séduite, Marie laisse errer son regard tout autour de la pièce. « Est-ce que je me trompe, s’étonne-t-elle, ou bien fait-il réellement plus clair à présent ? ». Les brumes qui l’enserrent dans un étau d’angoisse se dissipent ; elle sent son cœur s’emballer dans sa poitrine, vibrer au rythme des sentiments qui la submergent :
- Avec plaisir, bafouille-telle finalement. C’est très gentil de ta part…
- Génial, exulte le jeune homme. En vérité, je ne suis pas un adepte de la rando en solitaire…
« Moi non plus» s’avoue Marie pour la première fois…
Petit à petit, la salle se vide ; l’âtre rougeoyant étire sur les murs ses ombres démesurées. Marie et Nicolas parlent, parlent toujours ; ils ont toute une vie à raconter. Enfin, le visage mangé par la pénombre environnante, Nicolas déclare d’une voix ensommeillée :
- Il est tard. Nous devrions aller nous coucher ; demain nous partirons aux aurores.
Une fois de plus, Marie acquiesce. Comment a-t-elle pu devenir d’un coup aussi docile ?se demande-t-elle.
La salle commune demeure alors plongée dans l’obscurité ; dehors, les étoiles scintillent d’une lumière accrue ; bientôt les songes, jardins secrets et impénétrables, succèdent à la réalité des rêves éveillés.

L’air est frais ; des frémissements parcourent le corps de Marie ; frissons de froid sans doute, mais aussi de joie, d’excitation et d’un mélange inextricable de sentiments étranges et difficilement identifiables –complexité de l’âme humaine.
Ils se tiennent là, immobiles, côte à côte, dans le silence impressionnant de l’aube, dans le calme palpitant qui précède le lever du soleil. A l’est, au-dessus des cimes enneigées, le ciel vierge de nuages pâlit, se teinte de couleurs rosées, repousse l’obscurité, estompe l’éclat des astres. Les randonneurs éblouis retiennent leur souffle. En surplomb du col, les premiers rayons percent enfin ; le ciel s’embrase.
Comme le soleil, Marie resplendit. Leurs corps se frôlent ; la vue de ce spectacle les rapproche encore ; ils sont liés par le cœur et les yeux :
- C’est beau, murmure-t-elle simplement.
- Oui, c’est magnifique.

Délaissant derrière eux des lambeaux épars de ténèbres, les skieurs gravissent les pentes en direction du feu qui flamboie sur les sommets. La jeune femme emboite le pas de Nicolas ; ses skis glissent en douceur dans la trace qu’il engendre. Elle contemple son dos ployé sous le poids du sac, sa nuque raidie par l’effort. Leurs souffles se mêlent, leurs haleines fondent en petits nuages de vapeur blanchâtre. Elle croit surprendre –mais n’est-ce pas le fruit de ses fantasmes ?- l’écho des battements du cœur de Nicolas ; il semble accordé au sien. Son pouls s’accélère irrésistiblement ; la même sueur inonde leur visage ; le même sourire s’étire sur leurs lèvres, au fur et à mesure qu’ils avancent. « Nous vivons la même aventure, songe Marie, nous partageons les mêmes sentiments… et ça me plaît ! » s’étonne-t-elle. Où donc a disparu la louve sauvage ? Peu importe ! C’est la vie qui vibre en elle.


La trace s’étire à l’infini dans l’azur du ciel ; elle conduit deux êtres sur la voie de leur destin jusqu’au bout du monde...
Marie et Nicolas ont décidé de commencer et de poursuivre ensemble la randonnée de leur vie ; ils ont franchi des cols, gravi des pics, atteint des sommets ; leur amour a surmonté bien des obstacles, contourné maintes failles…


Et nous sommes, mon frère et moi, l’aboutissement de cette rando.


Dans le cadre du concours "La plus belle plume"

Commentaires

» marie helene chamfort, le 16.08.09
Merci pour cette belle nouvelle qui a su me captiver. Et longue vie à Marie et Nicolas !

Ajouter un commentaire

Connectez-vous pour ajouter un commentaire.

VTT de montagne