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5 weekend en ski Ch.5 - Ah enfin la Suisse et ces cabanes réputées

Par Régis Piégay, le 30.01.08

Chapitre 5


Entre tous ces weekend du cycle Autonomie, nous ne nous voyons pas ou peu. Les principaux échanges se font par email. Jean marie nous communique quelques jours avant le départ les instructions précises et détaillées de la prochaine sortie et nous posons nos questions ou confirmons notre présence en faisant « Répondre à tous » dans notre logiciel de messagerie favori. Les nouvelles importantes des uns et des autres déboulent aussi sur les prompteurs dans la mesure où bien entendu elles concernent la vie de notre groupe. Ainsi pendant ces dernières semaines, nous apprenons que la composition du groupe Autonomie 2007 se transforme petit à petit.

Nathalie ne sera pas avec nous cette fois ci. Elle s’est cassée tibia et péroné en arrivant à Zermatt à ski. Comment ? J’ai pas bien compris, mais c’était, d’après Antoine qui se trouvait là, un peu du genre j’arrive en bas de la piste avec un petit dérapage contrôlé, histoire de projeter un nuage de poudre sur les minets qui draguent sur le front de neige, et boum patatrac la neige, lourde à cette saison, au lieu de s’envoler dans les airs pour aller éblouir les gentes damoiseaux, bloque la skieuse. La fixation elle reste de marbre devant cet exploit, et crac, tibia et péroné en vrac. Ca se termine dans les bras d’un pilote d’hélicoptère. Non franchement en terme de technique de drague elle a encore beaucoup à apprendre la petite Nathalie.

Mais ce n’est pas tout, Florence notre encadrante préférée, est contrainte elle aussi de rester chez elle, les deux poignets bloqués par des « canaux carpiens » encombrés qui l’empêchent même de prendre son bol de thé le matin. Elle est obligée de tout faire à la paille … imaginez le travail ! Et tout ça parce que dans son job elle passe trop de temps sur son clavier. Elle ferait mieux de rester à la machine à café.

Pour Bertrand le message est beaucoup plus laconique. En tout cas lui aussi déclare forfait pour une vague histoire de présence obligatoire sur le lieu de travail le vendredi de l’ascension. Son chef lui a supprimé son pont. Franchement les chefs ça devient du n’importe quoi !

Et puis à son tour Julien, encore plus elliptique, même pas une petite idée du pourquoi du comment. Espérons qu’il n’ y ait rien de grave. Parce que quand on ne sait pas comme moi, des fois on fait des gaffes. Alors bon Julien si tu m’entends j’espère que tout va bien dans ta petite famille.

Moi je commence à me dire que si ça continue on ne sera plus assez nombreux pour taper le carton.

Mais bon, jeudi 10 mai 2007, dans ma boîte d’email un message de Jean marie. Les choses bougent. Le programme initial va subir des transformations notables. En résumé le weekend n° 5 qui devait se dérouler dans le massif des Ecrins avec le tour de la Meije change de destination. Après avoir pris des avis auprès des gardiens de refuge, il faut renoncer à ce tour qui est dans l’esprit des skieurs de randonnée presque aussi mythique que le Chamonix-Zermatt. Mais pour le weekend prochain il faut chercher autre chose. Après de longues réflexions avec Antoine, Jean marie change le programme initial pour retourner dans le massif du Mont Blanc côté Suisse. En gros il prévoit une montée par le téléphérique des Grands Montets pour atteindre le refuge d’Argentière, après être monté en aller-retour au Col du Tour. Puis le lendemain direction refuge du Trient, par le col du Chardonnet et la fenêtre de Saleina, suivi le samedi par une traversée de plusieurs cols pour atteindre le refuge de l’A Neuve, et enfin retour le dimanche par le col du Chardonnet. En bref neuf cols à passer. Il ne va pas faire froid dans les gore tex !

Le jour même un message de Michel arrive en réponse à celui de notre chef vénéré. « Et si on faisait un petit tour sur l’aiguille d’Argentière histoire de corser le truc ? ». La question a son sens, mais arrive au moment où Jean marie profite d’un peu de repos après avoir cogiter plusieurs nuits pour mettre au point ce nouveau programme. Alors là le pauvre Michel se prend un message de non retour en pleines dents qui lui impose de garder close sa boite à idées. Ah la communication par email ! Il faut s’en méfier c’est un bon moyen de se tarter sur des malentendus.

Lundi 14 mai. Nouveau message de Jean marie. Avec Antoine ils reviennent de deux jours de reconnaissance du parcours. Les choses, comme toujours jamais simples, se compliquent encore. Le téléphérique des Grands Montets sera fermé pour notre weekend. Il faut donc encore adapter le programme. Nous démarrerons donc de Champex en Suisse pour rejoindre la cabane du Trient. Bon pourquoi pas ? C’est joli la Suisse … Et puis c’est quand même mieux que de repartir du même endroit que la dernière fois en avril.

Et voilà ça continue ! Je vous le disais à l’instant, bientôt on devrait s’en tirer avec une voiture pour ce weekend Autonomie. Notre Fabien préféré, le fou des montagnes enneigées qui envoie du bois à tout bout de champ s’est rétamé à la lisière d’une piste ! Il a tout cassé la belle machine que sa maman lui avait gentiment offert. Ecoutez un peu, à vingt cinq ans environ, il faut déjà tout refaire ! Les genoux, les épaules, le dos, et la tête ? Non la tête il paraît que ça va. A part que d’après Robert, il a tellement de mal avec les ordinateurs qu’il est obligé de retaper tout le sommaire de sa thèse, tellement les fonctions toutes prêtes de son traitement texte sont d’obscures formules pour lui. Et quand on pense que dans quelques semaines il sera diplômé des universités pour nous concocter des cocktails pharmaceutiques on se fait du souci. Non franchement ces jeunes c’est plus ce que c’était !

Enfin bref avec tout ça moi je sais plus où on en est. Il faut refaire le point. Les absents seront donc Nathalie, Florence qui encadre, Bertrand, Julien, Fabien. Ca fait cinq. Reste donc à priori : Martine, Florence, Michel, Dominique, Jean marie, Antoine, Bernard, Robert, et moi. Ca fait bien cinq plus neuf, quatorze, le compte est bon ! Neuf cols, neuf participants tout est donc bien en ordre on peut y aller. Bon Jean marie va pas être content parce que lui il aime bien avoir le numéro onze. Ah oui, les numéros il faut que je vous explique. Les numéros c’est des trucs qu’on s’attribue avant de partir en randonnée afin que dans le brouillard si on se perd on puisse se compter afin de savoir si on est tous là. Donc ça commence comme ça. Le chef dit « comptez vous ! ». Alors le premier dit un, le deuxième dit deux, le troisième … vous avez compris. Donc si au milieu de cet égrenage de symbole on s’aperçoit qu’il y’a un trou, comme par exemple si le dixième il ne dit pas dix, et bien on en conclut que le dix est perdu et que donc de toute façon on peut continuer parce que, comme on dit quand on est petit, un de perdu et dix de retrouvé. Bien sûr si c’est le chef qu’est perdu ben on ne se compte pas parce que quand le chef est perdu nous on rentre à la voiture et on attend qu’il revienne. Mais bon, vous comprenez bien qu’il faut avant le départ attribuer un numéro à chaque participant. Un peu comme au foot. Et c’est là que ça devient intéressant si vous trouviez que cela ne l’était pas jusqu’ici. Jean marie lui il veut toujours le numéro onze. Un petit peu comme dans les histoires du Petit Nicolas où le dénommé Agnan veut toujours être le goal. Mais lui c’est pas pour le foot qu’il veut ce numéro Jean marie, c’est à cause du film les douze salopards, un film de guerre. Il aime bien l’acteur du rôle numéro onze. Un dénommé Charles Bronson auquel il souhaite s’identifier, ce qui explique les tenues de camouflages. Et donc cette fois il ne pourra pas porter le numéro onze puisqu’on est que neuf ! Bien sûr on pourrait imaginer que l’on fasse des trous dans la série, de manière à lui conserver le numéro onze, mais là vous comprenez bien que lorsqu’on va se compter dans le brouillard, on en aura toujours perdu plus que se qu’on avait au départ. Pas possible. Donc cette fois pas de numéro onze ! J’angoisse un peu à l’idée que cette fausse note ne nous le mette dans une humeur désagréable. Faudra se tenir à carreau des fois que.

Et voilà déjà trois pages d’ écrites et on n’est pas encore parti. Mais comment je vais faire moi pour raconter ces quatre jours ! Enfin bref comme m’a dit Antoine nous on ne t’avait rien demandé. Alors chacun son job. Et puis tous ceux qui sont restés à la maison et surtout ceux qui sont contraints à l’immobilité ça leur changera un peu leur quotidien entre le lit et le canapé.

Jeudi 17 mai, cinq heures quarante cinq, les neufs rescapés sont tous là sur la parking de Bron. Neuf participants donc trois voitures. A nouveau Dominique et moi nous nous installons dans la béhème. Le chauffeur a parfois une conduite sportive mais le confort et la robustesse de l’engin compensent largement les petites montées d’adrénaline sur les routes de montagne. Voyage tranquille pénard. Réveil à Chamonix sous la pluie. Et oui il pleut ce matin. C’est tout à fait conforme aux prévisions de Météo France. Et quand je dis il pleut c’est pas trois gouttes. Non une pluie bien serrée qui mouille. A l’Argentière, là c’est plus de la pluie c’est de la neige. Et oui on est mi mai et il y’a dix centimètres de neige sur la route qui monte au col des Grands Montets . Heureusement le garagiste de Bernard n’avait pas reçu les pneus été et donc sa voiture est toujours équipée de pneu neige. A l’Argentière Antoine fait arrêter Jean marie pour acheter du pain. Hum, mauvais point. Il aurait pu l’acheter à Lyon la veille pense son chauffeur. Mais pire que ça il s’est acheté une viennoiserie pour se redonner du courage devant cette météo pourrie. Et là au moment où salivant déjà sous sa moustache, il s’apprête à mordre dedans à pleine dent, « Ah non, tu ne va pas manger dans ma voiture ! » Et oui c’est comme ça, Antoine ne s’en souvenait pas, mais on ne mange pas dans la voiture de Jean marie. Forbidden ! Bon je n’y étais pas, vous l’aurez remarqué puisque moi je préfère l’allemande à l’anglaise, mais Martine elle y était, et elle nous raconte cela avec un petit air d’effroi, toute tremblante sous la pluie froide de Champex où nous venons de nous arrêter auprès du lac devant la devanture d’un café restaurant hôtel suisse.

Comme il pleut toujours et que l’horizon qui s’offre à nous se limite à la cime des premiers sapins qui bordent le lac, nous entrons dans le restaurant afin de faire le point. Jean marie et Antoine partent en reconnaissance avec le LandRover pour dénicher un endroit où nous pourrions nous habiller en skieur sans être trempés immédiatement. Pendant ce temps nous prenons une consommation pour voir venir. Le restaurateur nous confirme que la météo est mauvaise pour toute la journée et nous enseigne que la neige qui tombe en ce moment là haut à deux mille, ne va pas se marier avec l’ancienne déjà posée et transformée et que donc dans toutes les pentes de nombreuses coulées de neige vont débarouler toute la journée. Quel programme réjouissant ! Nous sommes quelques uns à envisager un repli au sec dans ce charmant établissement. Après tout s’attaquer à quinze cents mètres de dénivelée sous la pluie pour rejoindre un refuge non gardé dont on ne sait si la réserve à bois sera bien fournie en cette fin de saison hivernale, au sens du ski, ne nous emballe pas beaucoup. Bon le patron, un grand sec aux cheveux longs un peu hippies en costume de ville, a l’air d’avoir des idées bien arrêtées sur beaucoup de choses et de très mal supporter la contradiction. Si on s’installe ici pour la nuit il faudra trouver une autre occupation que de discuter avec lui car à avoir raison sur tout il va nous ennuyer très vite, provoquant un effet en tout point contraire à ce que l’on recherche. C’est vrai que nous n’arriverons pas à nous ébahir pendant plusieurs heures sur les exploits de son fils de deux ans et demi qui ne pense déjà qu’aux motos. Pauvre gosse, pauvre de nous ! Mais bon passer la nuit dans un petit hôtel suisse après avoir dégusté une tartiflette arrosée de bouteilles de vin du Léman au lieu d’arriver ce soir trempés dans un refuge glacé à avaler un « bolino », ça se réfléchit et au final cela permet de supporter la faconde de notre aubergiste. Personnellement je commence vraiment à envisager cette solution avec beaucoup de sérieux et même à croire que nous pourrions convaincre Jean marie de modifier encore un peu son programme. L’aubergiste percevant l’aubaine dans ce moment d’inter saison peu propice à développer son chiffre d’affaire, serait certainement un allié sûr, bien que je ne sente pas, au premier abord, qu’un sentiment de sympathie réciproque puisse rapprocher les deux hommes.

Il en est ainsi des grandes épopées, elles doivent commencer dans la difficulté si on veut qu’elles retiennent l’attention dans les flots confus de l’histoire. Et là dessus Jean marie est bien d’accord. Un cycle Autonomie ne peut être arrêté par une pluie même très mouillée. Si on veut écrire une page de l’histoire du ski de randonnée au CAF il faut attaquer sans la miette d’un état d’âme les conditions météorologiques défavorables, qui plus est difficiles, rendront notre victoire encore plus éclatante.

« Ouais, bon, ben on y va alors » Jean marie et sa volonté en acier trempé, mais sec comme un poteau téléphonique au milieu du désert, ne s’est pas laissé fléchir. Cependant, le poteau s’est assoupli un peu, nous n’irons qu’à la cabane d’Orny cela fera trois cent mètres de moins. Malgré cela, je ressens tout de même intensément l’expression « la mort dans l’âme ». Avec les voitures, nous rejoignons, au bord du lac, une petite chapelle où nous pourrons nous équiper, à l’abri du porche de celle-ci. Il pleut toujours. Je m’enferme dans ma bulle seul moyen de ne pas déclarer forfait. Ne pas penser au temps, à la pluie , au poids du sac, à celui des skis qui seront attachés dessus, et à la corde qui en se mouillant sera encore plus lourde, à cette flotte qui va traverser peu à peu la veste, le pantalon, et à cette prochaine soirée à se geler les couennes dans un refuge humide. Non, je vous le dis, pas un moral d’acier, mais une envie de rentrer à la maison, énorme. Enfin après une bonne demi-heure à ranger nos sacs, manger un bout, vérifier que l’on oublie rien, nous voilà partis. Suivant Jean marie qui malgré cette météo défavorable emmène tout son monde sur le chemin de la cabane d’Orny comme si le soleil de mai brillait et faisait chanter tous les oiseaux qui pour l’instant se recroquevillent au fond de leurs nids. Pas âme qui vive à part nous. Pas un Suisse, pas un canard, rien, la pluie.

Nous suivons un sentier dans la forêt à flanc de montagne sans progresser en dénivelée. Les arbres nous protègent un peu de la pluie. La tête enfoncée dans nos capuches, nous progressons à la « queueleuleu », secouant parfois quelques branches chargées d’eau, avec les spatules qui débouchent là haut au dessus de nos sacs. Puis nous traversons quelques pierriers, retrouvons la forêt, et enfin, arrivons à la sortie d’un torrent qui vient du glacier d’Orny. Il présente à cet endroit les vestiges d’une avalanche qui remplit son lit et sous laquelle il s’engouffre plus haut pour ressortir devant nous comme de dessous de l’arche d’un petit pont romain. La pluie n’a pas cessé, mais maintenant le sentier prend de l’altitude et ce n’est pas un mal, car en montagne quand vous ne prenez pas d’altitude, même si vous faites des kilomètres, vous avez l’impression de ne pas avancer et gardez à l’esprit l’idée qu’il reste encore toute la montée à faire et que tout l’effort produit jusqu’ici n’a encore servi à rien. Aucune valeur ajoutée dirait un économiste. Donc malgré la pluie, sentir que nos pas s’élèvent de marches en marches sur ce sentier, donne la satisfaction que cette fois on avance enfin. Plus haut autour de nous tout est maintenant blanc. Dix à vingt centimètres de neige fraîche recouvrent le sentier, les rochers, les buissons de rhododendrons. Le temps est bouché. On ne distingue pas grand chose autour de nous et de toute façon pour ne pas glisser sur les cailloux enneigés nous devons garder les yeux dirigés vers le sol. Nous progressons lentement. A heure régulière Jean marie fait une pause. On se reprend un peu. Lui est toujours aussi volontaire et nous emmène malgré ce temps de chien vers notre objectif du jour. En fait c’est moins difficile. Il suffit de ne pas penser, de le suivre. Enfoui au fond de sa bulle. Et surtout ne pas se dire qu’à cette heure ci on pourrait être tranquillement attablé devant une tablette de chocolat Suisse à écouter le grand sec chevelu nous raconter les exploits de son futur champion de ski en regardant tomber la pluie. Après quelques heures de progression pénible, chargés comme des mulets, derrière Jean marie et Michel qui ont tout le mérite de faire la trace en suivant les marques éparses du sentier, nous arrivons vers deux mille deux cent mètres et nous pouvons enfin chausser les skis. Voilà quelques kilos en moins sur le dos. Maintenant il ne pleut plus, et même la neige rencontrée en cours de route s’est arrêtée de tomber. Nous reprenons la progression. Les forces vives de notre groupe déplumé, Robert et Michel, se chargent de nous faire la trace dans cette neige humide et lourde, donc collante et pesante. Même Martine s’y met à son tour. D’autres comme Bernard et Dominique sont plus lents et peinent dans cette montée. Enfin nous arrivons à l’altitude où l’on devrait trouver le refuge. Mais pour l’instant autour de nous rien, des rochers, des falaises, pas de cabane. Puis une vague construction de deux mètres par trois. Bizarre. Tiens un oratoire en pierre sèches collées entre elles par un peu de ciment abrite deux personnages, deux saints ou saintes perdus ici dans la montagne. Bon mais toujours pas de refuge. Début d’inquiétude. Le coup du bivouac dans une neige mouillée alors que nous mêmes sommes déjà trempés, ici à deux milles six cent mètres ne nous met pas le sourire aux lèvres. Jean marie doit commencer à flipper mais ne montre rien à ses troupes. Enfin, Michel repère là haut une grosse construction qui a tout l’air d’un vrai gros refuge des montagnes. Ouf sauvés. Il nous reste cent cinquante mètres de dénivelée et nous y sommes. Michel reprend la trace. Infatigable ce garçon. Faut dire que les Béarnais ont la réputation d’être de constitution robuste. Bien sûr leurs montagnes sont moins hautes que les nôtres mais cela n’empêche par leur père de leur donner de la vigueur entre journées de randonnées et match de « rugueudeby ». Ah au fait, « Bon anniversaire maman ! » Si un jour vous lisez ces lignes madame, sachez que votre fils n’avait pas oublié. Nous sommes témoins. Il s’était juste trompé de jour. Bon pour le décompte des ans il n’est pas toujours très sûr non plus, mais n’ayez crainte votre belle fille est là pour vérifier les comptes. Ah la brave petite, elle n’oublie jamais un an pour l’âge de sa belle mère !

C’est au cours de la soirée que petit à petit la vérité se fit jour au sujet de cet écart de cent cinquante mètres. Nous étions dans la nouvelle cabane d’Orny, celle qui n’était pas encore signalée par la carte de Jean marie qui datait de plus de vingt ans. Ah on s’attache, et c’est difficile de se séparer d’une compagne de route de si longue date. Ses rides nous deviennent familières et il ne serait pas chevalier de la laisser là au bord du chemin pour la remplacer par une plus récente.

La nouvelle cabane d’Orny est perchée sur un petit promontoire au dessus de la moraine et gardée par un bouquetin grandeur nature coulée dans du bronze ou quelque chose comme ça (ne voulant pas l’effaroucher je ne suis pas allé le caresser pour vérifier la nature de son pelage noir). Et là miracle de l’organisation, de la rigueur, de l’accueil légendaire des Suisses. La cabane est propre, le bois est là tout sec. Les couettes pas crasseuses sont bien rangées sur les lits. Un refuge non gardé plus confortable qu’un refuge Français gardé. Et toute la salle à manger pour nous, et la cuisine grande ouverte aussi pour faire marcher la cuisinière à bois. Bientôt celle ci ronfle déjà. Une grande opération de séchage de linge s’organise autour de la source de chaleur, ponctuez par quelques caleçons roussis ou autres chaussons de chaussures de ski passés au four et un peu fondus sur les bords. Quelques cordes viennent compléter le potentiel de séchage du lieu. La neige fond dans les grandes marmites du refuge. Nous nous installons pour dîner en nous étalant sur les tables disponibles. C’est confortable un refuge lorsqu’on a de la place pour déballer nos sacs, étaler leur contenu pour le trier et ne pas passer son temps à plonger dedans à la recherche d’une frontale égarée au milieu des barres de céréales et des sous vêtements de rechange.

Maintenant chacun est au sec dans des vêtements secs. Les repas sont préparés et si ils ne valent pas la tartiflette un instant envisagée à Champex, ils nous régalent quand même. La fatigue et les désagréments de cette montée en refuge sous la pluie et la neige sont oubliés. Il nous reste plus qu’à attendre demain matin pour savoir si le programme prévu va pouvoir être poursuivi. Vers neuf heures tout le monde est couché sous les couettes. On verra bien demain.

La nuit s’écoule comme toutes ces nuits que l’on passe en refuge, jamais les mêmes, mais toujours pareilles. On s’endort plus ou moins vite. On se réveille plus ou moins souvent. On entend plus ou moins les voisins ronfleurs. On se lève parfois pour répondre à un besoin naturel que l’on n’arrive pas à différer plus longtemps. On entend les portes qui claquent derrière un colocataire ayant du répondre aux mêmes appels. Et on hésite toujours sur l’heure du lever. C’est l’heure ? oui ? non ? pas encore ? Je me rendors ou bien j’attends ? Et puis tout à coup le signal de la fin de cette nuit, courte ou interminable, selon les jours. Aujourd’hui c’est Antoine qui officie. Etonné de ne pas voir Jean marie debout à six heures passées, il prend les choses en main, et claironne d’une petite voix presque féminine « Il est l’heure de se lever » reprenant le leitmotiv de mon téléphone portable qu’il avait si mal apprécié lors ne notre voyage dans Belledonne au refuge de La Pra. Comme quoi, il rouspète en vieux brisquard moustachu qu’il est, mais il sait reconnaître, après coup, l’apport qualitatif des nouveautés technologiques.

Il fait « grand beau ». Depuis ce matin deux heures, d’après les noctambules, le ciel est dégagé. Le programme va donc pouvoir se dérouler tel qu’imaginé par Jean marie et Antoine. Nous avons quelques cols à passer pour rejoindre la cabane gardée de l’A Neuve. Et il semblerait que tout cela va se faire les doigts dans le nez d’après Jean marie qui cite Antoine. Au début je ne comprends pas très bien les allusions qui sont faites, puis petit à petit je comprends que Jean marie est plus circonspect et qu’il pense qu’il est important de relativiser l’avis d’Antoine en faisant remarquer, d’ailleurs à juste titre, que cela dépend beaucoup des doigts et du nez considérés. Nous le savons bien tout ne peut pas rentrer dans tout. Martine par exemple nous en a fait la démonstration ce weekend. Dans son sac de trente litres elle peut rentrer tout ce dont elle aura besoin pour quatre jours excepté sa gore tex. Donc dans le cas où au départ de la randonnée il pleut à plein seau elle a deux solutions : soit elle monte avec sa petite polaire quitte à nous faire une séance de tee-shirt mouillé au refuge, soit elle a la chance de trouver chez un des participants une gore tex de rabe échouée par hasard au fond d‘un coffre après un retour de weekend. Et bien malheureusement pour Jean marie, ce n’est pas encore cette fois ci qu’il profitera de ce spectacle torride dans un refuge d’altitude. Depuis six ans il attend cela, depuis qu’il a croisé les yeux bleus de Martine au cours d’une randonnée à ski. A pauvre Jean marie il va encore devoir patienter. Et patienter le mot est faible, car maintenant il doit attendre la nouvelle saison car celle-ci se termine là, à la fin du weekend. Que d’espoirs brisés encore ce jour. Lui qui espérait réchauffer le pauvre petit être frigorifié contre ses pectoraux velus. Mais non, Dominique a trouvé une des ces petites parkas coupe vent qui reste dans ses affaires de rechange. L’honneur sera sauf. Et Martine ne prendra pas un rhume carabiné au mois de mai.

Pour en revenir à nos cols, tout ne rentrant pas dans tout, comme vient de nous le démontrer Martine, le programme a été revu à la baisse. Aujourd’hui nous ne partons pas pour quatre cols comme prévus initialement mais pour deux seulement. Nous allons voir que ce n’était pas un mauvais choix.

Reprenons le cours de ce vendredi matin. C’est vrai que les digressions du récit, nécessaires pour bien faire comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons, peuvent néanmoins conduire le lecteur dans un état d’inconfort désagréable. Donc vendredi matin, c’est le moment du petit déjeuner. A nouveau les réchauds fond bouillir l’eau du thé. Nous refaisons nos sacs en prenant garde de na pas enfouir au fond de ceux-ci ce dont on aura besoin immédiatement après être partis. On recolle les peaux, maintenant bien sèches, sous les skis. On rajoute les cordes et les piolets sur les sacs. On enfile le baudrier d’alpinisme auquel on raccroche un peu de quincaillerie histoire de faire sérieux : broche à glace, cordelette pour « machard », mousquetons à vis, … Un petit coup de balai dans le refuge, on referme les volets, les couettes sont repliées, les casseroles rangées, et les chèques signés et glissés dans la boîte aux lettres du gardien qui pourra les encaisser pour le CAS.

Et nous revoilà partis, skis aux pieds, à remonter tranquillement le glacier d’Orny. Lorsque celui-ci débouche sur le glacier du Trient, nous nous dirigeons à gauche, au sud, vers le col Droit qui doit nous permettre de passer sur le glacier de Saleina derrière la barrière des Aiguilles Dorées. Arrivés non loin du col nous faisons une étape aux pieds de ces aiguilles pour enfouir sous la neige les vivres dont nous n’aurons pas besoin ce soir car le refuge sera gardé et que nous pourrons retrouver à notre retour lorsque nous nous rendrons au refuge du Trient. En gros du refuge d’Orny on va plein ouest puis plein sud pour rejoindre ce soir la cabane de l’A Neuve. Et après demain on ira plein nord pour rejoindre la cabane du Trient pas très loin de la cabane d’Orny. Enfin, dimanche nous rentrerons plein est pour retrouver Champex, son casino, sa plage.

Après un petit échange vif entre Michel et Jean marie, à propos d’un je ne sais quoi qui les titille l’un et l’autre, mais auquel Antoine mettra fin en rétablissant par sa bonhomie la sérénité nécessaire à ce genre d’aventure, nous arrivons en haut du col Droit, en longeant une superbe congère de plusieurs mètres de haut creusée par le vent. En fait d’où nous arrivons ce n’est pas un col à proprement parler mais une descente vers le glacier d’à côté comme si dans cette partie du massif du Mont Blanc les glaciers formaient des étages différents que l’on rejoint en franchissant une grande marche. Le glacier de Saleina où nous nous rendons est la marche inférieure, qui communique avec la marche supérieure du Trient par le col Droit ou la fenêtre de Saleina, qui communique à son tour avec la marche encore plus haute du glacier du Tour par un autre col entre la petite Fourche et tête Blanche. Nous dépeautons pour nous préparer à cette première descente du weekend. La pente qui est devant nous n’est pas très longue ni exposée par des rochers qui borderaient ses flancs ou son front, mais elle nécessite tout de même la pose d’une main courante pour assurer une descente sécurisée à tous. Premier exercice d’ancrage sur les skis de Jean marie plantés dans la neige jusqu’aux fixations. Les moins sûrs descendent en dérapage en s’agrippant à la corde. Robert et Michel se lancent à leur tour sans filet. Resté avec Jean marie j’assure celui-ci en plantant les talons de mes deux skis dans la neige puis je lui lance la corde pour effectuer la descente librement. Mais là, nouveau changement de programme : compte tenu de la qualité de la neige et du temps passé aux manœuvres de cordes, nous n’enchaînerons pas sur trois autres cols dans cette même journée, mais seulement sur celui de Saleina pour rejoindre au plus court la cabane de l’A neuve.

Nous arrivons en bas au milieu d’un chaos morainique entre les blocs duquel nous nous faufilons tant bien que mal pour rejoindre le fond du glacier de Saleina. La neige n’est pas formidable, déjà bien chauffée par le soleil. Nous repeautons et nous poursuivons alors plein sud pour remonter les sept cents mètres de dénivelée du glacier en direction du col de Saleina qui permet de rejoindre le glacier de l’A Neuve. Nous sommes au milieu d’un paysage grandiose. Derrière nous les faces sud des aiguilles dorées, sur notre droite derrière nous, le profil de l’arête Forbes de l’aiguille du Chardonnet, à notre droite l’aiguille d’Argentière sous son côté Suisse avec ses glaciers suspendus prêts à s’écrouler au pied du col du Chardonnet, devant nous à droite la Grande Lui. C’est elle qui pose des problèmes aux cartographes : fallait-il mettre le col de la Grande Lui à l’est ou à l’ouest de celle-ci ? Quel dilemme ! Suisse et Français ne purent se mettre d’accord et ne trouvèrent donc rien de mieux que d’inverser leur point de vue. Le col de Saleina Suisse devint donc le col de la Grande Lui Français, et le col de Saleina Français devint le col de la Grande Lui Suisse. Comment faire simple quand on a une si belle occasion de semer le Bronx ! Antoine s’attèle à la trace qui emmène vers le col. Nos traces dessinent un grand esse à travers des champs de crevasses et de têtes de séracs en glace bleutée. Face à nous une chaîne de flèches de pierres qui se dressent vers le ciel encadrent le cirque glaciaire où nous progressons en suant. Il fait chaud et nous peinons tous dans cette remontée qui doit nous amener au pied du col de Saleina –version Française-. Deux heures plus tard nous sommes au pied du col. Sans souffler Antoine entraîne Robert et Michel à sa suite pour aller équiper le couloir. C’est une belle pente de quarante, voir quarante-cinq degrés très encaissée entre deux flancs de rochers, de la glace sur la gauche et une quantité de neige fraiche importante dans son centre. Antoine est dans son élément. Il remonte en crampons, un piolet dans chaque main, droit dans la pente, assuré par Michel et Robert. Arrivé au deux tiers de la pente, il trouve un ancrage réalisé par Jean marie la semaine dernière lors de sa reconnaissance du terrain effectuée avec Antoine. Il s’agit d’un « corps mort » enfoui profondément dans la neige en travers de la pente, et auquel est rattaché une sangle qui dépasse à l’extérieur et sur laquelle on peut venir se vacher et faire un relais pour assurer le leader. Exactement il s’agit d’un morceau de manche à balai que Jean marie avait préparé à la maison. Son épouse après de longues années de vie commune, ayant obtenu de son époux un aspirateur flambant neuf lors de son dernier anniversaire, avait pu de ce fait lui abandonner son balai pour servir à des usages moins conventionnels. C’est ainsi que pour l’éternité, le balai de l’épouse de Jean marie reposera ici en plein cœur du massif du Mont Blanc, et fera peut-être dans quelques milliers d’année les délices d’un archéologue, d’autant plus délicieux que Jean marie a bien pris soin d’inscrire sur le dit manche une ode à l’amour et à Lydie en particulier.

Maintenant Antoine arrive en haut du couloir et installe un relais sur un bloc de pierre bien solide. Le couloir est donc équipé d’une main courante, c’est à dire d’une corde fixe, à laquelle chacun va pouvoir se vacher avec un machard ou une poignée jumard pour remonter la pente en toute sécurité. Sac au dos, skis sur le sac, et crampons aux pieds l’ascension débute en file indienne. Pour ne pas abimer la trace des marches marquées par Antoine , Michel et Robert, Jean marie décide que les plus gros d’entre nous doivent être derrière et les plus légers devant la colonne. C’est ainsi que par un coup du sort je me retrouve bon dernier ayant annoncé honnêtement mes quatre vingt trois kilos, précédé de Bernard qui n’en annonce que soixante huit. L’écart me semble à moi personnellement exagéré mais Bernard maintient sa position. N’ayant pas de balance personnelle à disposition dans notre matériel je reste donc derrière. La remontée est longue et pénible avec le poids des sacs mais certainement plus facile que pour Antoine qui a du patauger dans cette neige fraîche reculant d’un pas chaque fois qu’il en faisait deux. Les uns après les autres nous débouchons en haut du couloir au milieu de quelques pierres instables. Et là ce qui avait réussi à être évité durant tout cet épisode survint dans les derniers mètres pour le dernier membre de la colonne. Une pierre se décroche sous l’appui imposé par une main ou un pied, et file directement sur mon crâne un mètre plus bas. Bong ! Un choc violent en plein sur le sommet de ma tête. Tiens ça cogne dur ! Pas d’éclair dans la tête mais juste l’idée que je viens de ramasser un caillou sur la tête. D’après Bernard une bonne grosse pierre. Je débouche à mon tour sur le col escarpé et là par terre des gouttes rouges sur la neige. Deux ou trois secondes de réflexion et je réalise qu’elles tombent de mon front. Après vérification avec la main c’est bien ça. Bon ça fait pas mal ça doit pas être grave. De l’autre côté du col tous les membres féminins du groupe s’inquiètent et proposent leur aide. Jean marie un tantinet jaloux me promet une soirée où je vais être dorlotée par toute la gente féminine présente au refuge, mais Dominique ne voyant pas les choses d’un bon œil, s’empresse de sortir sa petite pharmacie et de me scotcher la petite plaie avec un bout de sparadrap afin d’arrêter le sang de couler.

Nous sommes au pied, versant sud, de la Grande Lui. Nous venons de passer le deuxième col. Heureusement qu’il n y’en a pas quatre car il est presque quinze heures et il nous reste encore une longue descente. Jean marie nous emmène dans la descente du glacier de l’A neuve, exactement dans sa partie nord est qui ne porte pas de nom particulier. Il faut prendre garde de suivre la rive gauche sous les parois rocheuses tout en évitant à la fin de la langue glaciaire de sauter les barres rocheuses qui soutiennent celle-ci à droite et à gauche. Nous quittons le glacier pour arriver en vue du refuge de l’A neuve, très remarquable avec son toit rouge que l’on voit de dessus, pour accéder à des pentes plein sud, recouvertes de coulée de neige fraiche. Des champs de boules, heureusement pas gelées, vont nous servir de terrain de jeu. Descente mémorable où plus nous perdons de l’altitude, plus nous nous enfonçons dans la neige. Robert nous fait une démonstration magistrale de godille dans une neige de ski nautique. Michel, Martine et moi essayons de le suivre. Le reste de groupe pestant contre cette saloperie de neige pourrie. Bernard, qui depuis le début du weekend n’est pas dans une autonomie physique – forcément soixante huit kilos, il a pas de réserve ce garçon - , est vraiment à la traîne et en chie comme un russe. Il lui faut de longues minutes pour nous rejoindre, épuisé par des conversions pénibles. Enfin nous approchons du refuge. Pendant que nous attendons Bernard, nous avons le temps d’étudier toutes les options pour rejoindre notre étape. Par le haut, par devant, par derrière. Sur les barres, dessous. Par les rochers, par la neige. Jean marie a du mal à nous driver dans cette dernière ligne droite au bout de laquelle nous attend, car le refuge est gardé, bière fraiche et chocolat chaud (pour Jean marie le chocolat chaud). Enfin après douze heures de marche, nous voilà tous sur la terrasse de ce petit refuge de vingt places, qui surplombe fièrement, du petit éperon rocheux sur le quel il est posé, la vallée verte et chaude de la Fouly et se fait tout petit devant la froide face nord du Dolent et ses glaciers suspendus.

Et la miracle de l’accueil Suisse, la gardienne toute menue, souriante et attentionnée, blonde aux yeux bleus, nous apporte gracieusement le « march tea », boisson chaude d’infusion de plantes dont la formule est tenue secrète comme celle des bonbons « Ricola ».

Sur le pas de la porte, nous humons les appétissantes odeurs de cuisine qui flottent à l’intérieur, dans la chaude chaleur de la salle à manger toute habillée de bois. Puis arrive l’ « homme » de la gardienne, qui à son tour fait preuve de la gentillesse Suisse en nous apportant les sandales qui remplacent ici avantageusement les pantoufles ou sabots poussiéreux et puants des autres refuges. Et qui veut un quarante cinq, et un trente neuf, et un quarante deux … Du jamais vu. Quelques minutes plus tard, le dortoir est investi, les sacs sont rangés, et les pépies désaltérées avec force canettes de bière ou de coca-cola.

Au repas, la gardienne nous sert une délicieuse soupe crémeuse, puis des pâtes à la bolognaise, et une salade de fruit. Tout ça en restant tranquillement assis les pieds sous la table comme des pachas. Une bouteille, puis deux, viennent accompagner ce repas et augmenter après chaque verre la température de la douce ambiance du refuge. Après le dessert je ne traîne pas pour aller me coucher car j’en ai plein les pattes. Mais d’autres plus en forme, alignent les tisanes puis les verres de génépi. Au dire de Jean marie et d’Antoine celui-ci est digne d’une vipérine, et même de celle qui est sensée réconforter les touristes perdus dans la montagne enneigée du film les « bronzés font du ski ». La gardienne, qui connaît le film, car on a beau être Suisse on en est pas moins cinéphile, n’apprécie peut-être pas le compliment, mais Antoine qui la connaît de longue date rétablit vite les bonnes relations diplomatiques, grâce à sa bonhomie de moustachu philosophe. Enfin toute la troupe retrouve son oreiller dans le dortoir malgré une brume persistante mais localisée sur certains yeux uniquement.

Le lever est prévu pour cinq heures, petit déjeuner cinq heures trente. Mais fidèle à sa réputation d’homme prévoyant, Jean marie brasse déjà à quatre heures trente dans la salle à manger ne manquant pas de réveiller la gardienne qui trouve alors le français vraiment dérangeant. Cinq heures moins le quart, il est l’heure pour moi de passer par la case toilette si je veux avoir l’esprit libre pour le petit-déjeuner. Je trouve Jean marie étendu sur un banc attendant gentiment que sonne les cinq heures à partir de laquelle la gardienne le tolèrera à nouveau debout. Cinq heures dix, la salle à manger, petite, est remplie de montagnards qui farfouillent dans leur sac, enfilent leur salopette et leur pull, se croisent, s’interpellent doucement dans les rayons de lumière des frontales, tout en laissant passer la gardienne qui se faufile jusqu’à nos tables les bras chargés des victuailles du petit déjeuner et prend la commande au passage des boissons désirées par les uns et les autres. Pour être gardien il faut vraiment être zen. Enfin tout le monde est assis et tartine ses tranches de pain fait maison, dans le four de la cuisinière à bois du refuge.

Six heures trente, nous laissons le refuge, après avoir retrouvé nos skis que l’ « homme » de la gardienne a soigneusement rangés hier soir dans une remise attenante à la bâtisse. Quelques pas dans la neige dure pour quitter l’éperon rocheux, et nous chaussons les skis pour remonter la longue pente, maintenant en neige gelée, que nous avions descendue hier. Finalement nous progressons vite car la neige porte bien, les conversions ne sont pas trop scabreuses, et nous retrouvons assez vite la langue du glacier sur laquelle nous nous hissons avec les premiers rayons de soleil. Encore une heure de marche et nous voilà en haut du col que nous avons franchi hier. Antoine et moi montons en haut des rochers pour équiper à nouveau la main courante qui va permettre de descendre tout le monde en moulinette. Nous sortons les trois cordes de quarante cinq mètres que nous allons rabouter pour en faire une grande qui descendra jusqu’en bas du couloir. Et là nous pestons, comme à chaque fois en montagne que j’ai vu sortir des cordes, sur le sac de nouilles que nous obtenons et qu’il faut obligatoirement tout défiler pour démêler les boucles qui s’enchevêtrent. Ensuite Antoine installe les sangles autour d‘une roche bien ancrée au milieu des ses sœurs plantées dans la montagne, et y accroche un mousqueton sur lequel nous ferons un contre assurage de la moulinette. Au départ Jean marie pense que je resterai seul au col pour descendre les autres en moulinette, mais vu le paquet de ficelle qui s’emmêle, et le poids que représente deux skieurs attachés au bout de la corde, je demande à Antoine de rester avec moi pour m’aider à contre assurer mes « paquets » et démêler la corde au fur et à mesure que ceux-ci descendront le couloir. Nous descendrons ensuite tous les deux en rappel.

Ca y’est nous sommes prêts ! nous appelons le premier binôme. Jean marie et Dominique s’encordent sur notre longue ficelle. Jean marie en bout de corde enjambe la crête et commence à désescalader les rochers. Une fois les pieds dans la pente de neige, Dominique le rejoint. Avec Antoine nous conseillons, encourageons car le départ impressionne un peu. Elle rejoint Jean marie et ils peuvent alors commencer à descendre à reculons en utilisant les marches que nous avons formées hier après midi. Au fur et à mesure de leur perte d’altitude, Antoine fait coulisser la corde que je retiens dans mon dos les bras écartés, le pied gauche arcbouté contre un rocher. L’opération délicate pour Antoine est de faire passer dans le mousqueton du relais les deux nœuds de raboutage des trois cordes en faisant sortir la corde du mousqueton et en la rentrant à nouveau une fois les nœuds passés. Quelques minutes plus tard Jean marie et Dominique sont arrivés en bas du couloir, après avoir testé la rimaye qui est encore heureusement bien bouchée. Ils se désencordent et nous faisons venir le binôme suivant sur notre plateforme de lancement pour qu’à leur tour ils s’encordent sur l’autre extrémité de notre chaîne d’assurance. Le premier s’encorde au bout par un joli huit et le second s’encorde quelques mètres plus loin par une queue de vache qu’il passe dans un mousqueton à vis lui même passé dans le pontet de son baudrier. C’est le tour d’Robert et de Bernard, puis de Florence et de Michel. Ce dernier binôme est légèrement plus lourd que les autres et nécessite que je me cramponne davantage pour les retenir dans la pente. Question de poids ou de méthode ? Quand nous avons dit aux autres de s’asseoir dans leur baudrier comme pour une descente en rappel, ils n’ont pas été jusqu’à le faire complètement. Tandis que Michel qui n’a pas d’appréhension dans cette discipline n’hésite pas une seconde et me laisse donc bien assurer tout son double quintal béarnais. Et pour terminer, Martine, seule, que l’on retient d’une main, vu que elle et son sac à dos ne doivent pas, réunis, dépasser les quarante cinq kilos.

Tout le monde est en bas du couloir installé dans la neige au soleil. Le temps est splendide, pas un souffle d’air, du ciel bleu à profusion. Ils vont pouvoir commencer la sieste pendant qu’Antoine et moi descendons l’un après l’autre en rappel. Je prends le rappel le premier, pose du machard pour s’auto-assurer autour des deux brins du rappel, puis enfilage du rappel dans le huit qu’on crochète au baudrier par un mousqueton à vis. J’entame la descente en prenant garde de ne pas décrocher des pierres au départ. Arrivé en bout de rappel, je trouve l’ancrage posé par Jean marie avec la sangle verte qui sort de la neige. Je me vache dessus avec ma longe et me détache du rappel. Antoine entame la descente à son tour pendant que je surveille le haut de la pente. Trois quatre pierres un peu conséquentes, partent dans le couloir ? Je les surveille de tous les coins de mes deux yeux, suivant leurs rebonds sur la neige afin de les éviter lorsqu’elles arriveront à ma hauteur. Heureusement aucune d’elles n’a l’idée au final de me foncer droit dessus, à droite ou à gauche elles décident de s’écarter de moi. Ouf ! Celles ci prises en pleine tête feraient davantage de dégâts que celle d’hier. Peut-être que la prochaine fois on envisagera d’emporter un casque d’alpiniste avec nous … Antoine arrive à son tour au relais. Il se vache, se détache du rappel et tire sur le brin jaune pour rappeler le rappel. Un peu plus fort. Encore plus fort. Nous l’empoignons tous les deux. Rien. Rien à faire on a beau tirer comme des bœufs le rappel ne vient pas. Ce qui risque de venir si on continue comme ça c’est d’autres pierres, plus nombreuses, plus méchantes et on va être très mal. Il faut remonter décoincer la corde. Etant le plus jeune, je sens bien que c’est à moi de remonter. Bon aller hop, je pose mon sac car il ne me servira à rien. Antoine le vache au relais pour qu’il ne descende pas tout seul et je remonte le long du rappel en m’auto-assurant avec le machard. La remontée n’est pas trop pénible sans le sac et les marches vont très bien. Arrivé là haut je trouve le nœud qui raboute les deux brins du rappel bien gentiment posé sur la neige. Je ne vois rien qui le coince, pas de blocs de pierre qui le retienne. Franchement c’est à se demander … Je fais quand même coulisser la corde pour que le nœud soit carrément engagé dans la pente et qu’il n’y ait vraiment rien pour le bloquer, puis j’installe à nouveau mon descendeur, le huit, et rejoins Antoine au relais en me laissant glisser sur la corde. De nouveau au relais, nous empoignons à nouveau le brin jaune, et là hop, le rappel vient tout de suite. A se demander si il n’y a pas en montagne des elfes des sommets et des cols, qui viennent à notre insu jouer avec nous, pour rendre leur journée moins longue. Mais ici ce ne peut-être que des elfes des airs, donc forcément gentils contrairement à leurs cousins des entrailles de la terre. Maintenant Antoine a installé le second rappel sur l’ancrage qui est devant nous. Antoine descend puis je le suis en repérant bien la couleur du brin qu’il faudra tirer. Cette fois ce sera pas le jaune mais le rose. Bien s’en souvenir, sinon une fois en bas on ne tire pas sur le bon brin et le nœud qui raboute les deux cordes se bloque dans la sangle du relais, sous le regard amusé des elfes des glaciers. Allez, c’est fini. Nous sommes tous les deux en bas du couloir, nous avons rappelé toute la corde sans difficulté cette fois-ci et nous n’avons plus qu’à rejoindre tout le monde sur le glacier avec toutes nos ficelles à paquets.

Au total la manip nous aura bien pris deux heures. En fait c’est Antoine et moi pour qui c’était le plus cool car nous n’avions pas attendre, toujours occupés à une tâche ou une autre. Bon, Antoine qui a le plus brassé les cordes là haut au col, ne verra peut-être pas les choses de la même façon … On prend le temps de boire un coup et puis on se lance dans la descente du glacier remonté la veille. Et là, oh merveille, la neige est excellente, transformée moquette comme on dit, on peut enchaîner des virages tout en douceur sans forcer. Antoine regagne aussitôt le groupe Un de l’école de ski Français et Bernard lui se sent tout à coup dans une forme éblouissante. Nous faisons des pauses régulières, les premiers prenant garde de rester à vue avec les derniers au cas où l’un d’entre nous file direct dans un trou, c’est à dire une crevasse. On les voit bien par endroit, mais parfois on les devine à peine et si l’un d’entre nous vient à percer un pont de neige autant que cela ne se fasse pas tout seul dans son coin car alors pour savoir où aller le chercher ça sera pas coton. Jean marie nous donne les autorisations pour descendre devant en nous éclatant, comprenant bien que les skieurs ont envie d’envoyer un peu sur cette pente parfaite. Nous arrivons ainsi en bas sur le glacier de Saleina où nous allons nous préparer pour remonter là bas en face vers la fenêtre de Saleina. Il fait une chaleur d’enfer et nous quittons les vestes pour ne pas cuire au bain mari, puis nous nous tartinons la peau du visage de crème solaire pour éviter de brûler vif. Jean marie se charge de la trace. Nous en avons bien pour une heure au moins avant d’atteindre le pied de la fenêtre et ses cents mètres de pente bien raide. La remontée est longue, presque plate, nous ne ferons guère plus que deux conversions et encore, presque des pas tournants. Nous avançons péniblement en regardant la trace qui est devant nous. Heureusement cette fois je n’ai pas de corde sur le sac, on sent tout de suite la différence. Enfin dans la deuxième partie on se rapproche des falaises de granit et là on profite du paysage malgré la fatigue.

Après cette remontée longue et monotone nous atteignons le pied du col à franchir. Etant donné l’heure avancée de la journée, il est bientôt quinze heures, Jean marie et Antoine examinent la pente avec circonspection. Elle est bien chargée de la neige fraîche de l’avant veille et ils craignent qu’elle se décroche et ensevelisse quelques uns d’entre nous. Faut-il passer à droite, à gauche ? Au milieu ? Des traces de deux skieurs de la veille semblent indiquer un passage encore plus à gauche à travers les rochers. Michel qui s’est approché avec Jean marie, entame une tentative par la gauche et Antoine essaie sur la droite. Ils peinent tous les deux dans une épaisse couche de neige lourde prête à débarouler à tout moment. Des boules de neige se forment à leur passage et roulent dans la pente faisant des boules plates, c’est à dire des roues pleines, plutôt que des boules rondes comme dans Tintin au Tibet. Antoine se retrouve coincé à droite bloqué par une pente de plus en plus instable qui repose sur une croute dure en dessous. Michel lui brasse au sens propre du terme la neige qu’il a devant lui. Si au début il a pu remonter assez vite, maintenant sous les rochers, il doit déblayer la neige avec ses mains et ses bras pour gagner les derniers mètres. D’en bas on a l’impression qu’il n’avance plus. Il peine énormément mais Florence nous rassure en nous expliquant qu’avec cet exercice il sera à peine plus fatigué que d’habitude. Peut-être qu’il dormira cette nuit dit-elle avec espoir ! Enfin Michel est arrivé au rocher. Avec la corde il entoure celui-ci et constitue ainsi un excellent relais qui va nous permettre de remonter en nous tenant à une main courante. Jean marie dirige les opérations, inquiet comme pas deux sur la suite des évènements. En bas nous patientons mais beaucoup de questions nous assaillent et Jean marie, tous les sens aux aguets, n’en manque pas une miette ce qui l’agace assez vite. Il y’a un temps pour tout, celui des questions et celui de l’action. Là très clairement nous sommes dans le deuxième. Martine en fait les frais se faisant rabrouée vertement mais poliment. Etant une grande habituée des sorties de Jean marie elle ne s’en offusque pas et laisse tomber l’affaire se rendant compte que son leader favori a sur l’instant d’autres soucis en tête. Entre temps, Antoine aidé de Jean marie a rejoint le poste de Michel en traversant le couloir, abandonnant le côté droit trop instable. Michel poursuit alors la remontée de la fin du couloir de la fenêtre de Saleina pour aller installer une deuxième corde tout en haut. Jean marie peut enfin nous donner le signal de départ. Nous remontons alors tous la pente accrochés à la corde par nos machards. C’est encore moi qui suis le dernier. Je me demande si il ne faudrait pas peser Bernard pour en avoir le cœur net, parce en le regardant je ne le trouve ni plus petit ni plus mince que moi, et moi je me sens de plus en plus gros. Allez tant pis va ; je rejoins Antoine au relais puis nous remontons jusqu’au col pour retrouver les autres admirant le magnifique paysage des aiguilles Purtschller, et du Tour qui trônent en majesté au dessus du glacier du Trient. La fenêtre elle même est très spectaculaire avec sur ses deux côtés ces aiguilles de granit qui s’élancent de nos pieds en s’appuyant sur la neige blanche et s’élancent là haut dans le ciel bleu profond maillé par quelques fils de laine blanche laissés là par les avions supersoniques. Et puis par la fenêtre on peut admirer cette fois derrière nous la face nord de l’aiguille d’Argentière et ses glaciers suspendus dans le vide prêt à plonger pour aller s’écraser cinq cents mètres plus bas sur le plateau du glacier de Saleina. Mais nous ne voyons pas encore le refuge du Trient. C’est là que nous allons passer cette dernière nuit. Pour l’instant nous admirons sur la neige le résultat des travaux du vent qui a creusé comme des vagues de neige restées figées une fois pour toute après que son souffle se soit éteint. Tous nous admirons ces merveilles de la nature, certaines éternelles à notre échelle de temps comme ses roches puissantes, d’autres très éphémères comme ses ondes silencieuses. A la prochaine chute de neige ces vagues auront disparu et peut-être d’autres naîtront, ou bien alors aucune ne se formera, le vent se reposant ici pour s’amuser quelque part ailleurs sur la terre, laissant alors le glacier recouvert d’un immense édredon immaculé et sans un pli, lisse comme la peau d’une jeune fille. Allez, il faut partir, laisser ici ses curiosités naturelles en emmenant au fond de nous quelques images que l’on se re-servira les jours de mélancolie.

On se laisse glisser maintenant sur le glacier du Trient peu pentu, devant les Aiguilles Dorées. Martine, Robert et Jean marie remettent les peaux pour aller chercher les réchauds et la nourriture laissés par nous tous près du col Droit. Toujours ce même travail d’équipe sur lequel insiste souvent Jean marie, qui permet à chacun d’apporter sa pierre à l’édifice que nous construisons en faisant une course de ski de randonnée. Quel édifice ? Celui de l’amitié entre les hommes et les femmes qui rend pour quelques instants un peu plus humain notre humanité.

De nouveau rassemblés nous glissons vers le pied du refuge. On remet les peaux encore une fois et une demi-heure plus tard nous sommes devant la porte de la cabane toute ensoleillée avec derrière nous l’immense plateau du Trient vide de toute vie, encadré de tous ses sommets qui le veillent jalousement. C’est d’un calme absolu. La cabane est vide, non gardée. Mais les dortoirs d’été sont ouverts et aussi la salle à manger comme à la cabane d’Orny. Robert et Michel font partir le feu dans le beau poêle en fonte qui occupe le centre de la pièce. Là aussi, nous pouvons nous étaler à l’aise sur les tables et les bancs. Les fenêtres grandes ouvertes laissent pénétrer dans la maison l’air pur et le soleil chaud. Nous savons que demain c’est le dernier jour, qu’il ne reste plus qu’à redescendre dans la vallée. Facile. Même pas besoin de repeauter ou de remettre les crampons. Juste se laisser glisser sur nos skis puis le plus dur descendre à pied les quelques centaines de mètres de dénivelée déneigée. Tout à coup, chez tous, la tension interne bloquée pour ce raid se relâche. Plus de stress, plus de souci d’itinéraire, nous sommes déjà passés par ce chemin, nous pouvons nous détendre. On peut finir les vivres de courses qui nous font envie sans les compter. Jean marie, détendu, s’occupe même à faire sa vaisselle. Il fait chauffer de l’eau dans sa casserole de camping en remuant doucement avec la cuillère. Lorsque Martine lui fait remarquer que avec de l’eau seule la vaisselle ne sera pas très nette, il lui rétorque qu’il ne va pas non plus monter un sac de « Bonux » pour faire sa vaisselle en refuge ! Ben voyons Jean marie, du « Bonux » pour faire la vaisselle, tu as vu ça où ? Pas à la maison sûrement ! Ah lorsqu’elle apprendra ça madame Jean marie elle va être contente de voir à quel point tu t’intéresses aux tâches ménagères ! Déjà qu’elle n’a connu l’aspirateur qu’après que tu aies jeté ton dévolu sur son manche à balai pour en faire des ancrages à neige dans les couloirs de Chamonix ! Il faut qu’elle soit de bonne constitution cette personne pour accepter tant d’ignorance ménagère de la part de son compagnon !

Après le dîner, nous pouvons profiter sur la terrasse de cet extraordinaire panorama de solitude baigné par le silence de l’altitude, la froideur de la neige, la douceur des derniers rayons de soleil, admirant au loin ces aiguilles de granit recouvertes de neige. Nulle autre saison n’offre ici cette plénitude : quelques semaines avant ou après c’est le rush du Chamonix-Zermatt qui fait étape dans ce refuge, qui fourmille alors comme une usine et n’offre aucun repos à nos sens survoltés par la vie urbaine car celle-ci vient s’installer là pour quelques mois d’hiver ou d’été. Savourons et capitalisons ces instants car il n’y a bien que le ski de randonnée et de plus en autonomie qui permette d’en profiter. Ce sont des moments si rares, auxquels peu de personne accède. Savourons et gardons ceux-ci au fond de nous pour se les repasser quand une fois vieux, assis sur nos bancs devant un bassin de jardin public, nous nous occuperons en jetant quelques croutons de pain aux canards du parc municipal. « Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics, … ».

Ce soir on se couche plus tard, le réveil n’est prévu qu’à sept heures ! La nuit est douce. Mais à six heures quarante cinq, malgré les imprécations d’Antoine hier soir nous commençons à nous lever. D’ailleurs Antoine est le premier car il a beau dire, c’est plus fort que lui, dormir jusqu’à sept heures c’est pas son genre, tout au moins en montagne car ailleurs on ne sait pas … N’est-ce pas, si madame, qui travaille encore avait un avis différent ?

Huit heures cinq. Nous sommes repartis. Du refuge on peut chausser directement pour atteindre en glissant le glacier d’Orny. On y trouve une neige dure, puis tendre, et surtout damée comme une piste le matin à neuf heures en station. Chacun profite de la dernière descente de l’année. Car la saison touche à sa fin et après celle-ci il va falloir ranger nos planches jusqu’à l’année prochaine. Alors on la fait durer. On ne va pas trop vite. On travaille nos esses pour les faire bien glissants, sans déraper, tout en finesse. On s’arrête, on se regroupe, on repart doucement. On passe sous la cabane d’Orny sous l’œil attendri du bouquetin de fer. On déchausse une fois pour traverser la moraine. On rechausse pour retrouver une neige de plus en plus molle. Puis on arrive au goulet où Martine avait fait sa trace le premier jour à la montée. Enfin une dernière pente sur des plaques de neige qui résiste encore entre éboulis rocheux et plates-bandes de junipérus et de rhododendrons. Maintenant c’est fini. Plus de neige. On accroche les skis sur le sac et nous entamons la descente en suivant le sentier d’été. Plus facile que le premier jour dans la neige où chaque pierre était glissante. Aujourd’hui, quatre jours après tout est sec. Plus un coin de neige. L’été, chassé un instant par une dernière bourrasque de l’hiver, a repris ses droits et fait comprendre à l’intrus que maintenant c’était à son tour de faire régner l’ordre sur la montagne en commençant par faire briller les belles gentianes et leur pavillon bleue. Deux heures plus tard, après avoir encaissé dans les genoux et les cuisses six cents mètres de descente nous arrivons au bord du lac de Champex. On apprécie de pouvoir poser définitivement, pour cette fois, les sacs auprès des voitures. Deux téméraires décident de prendre un bain. L’eau est fraiche mais Robert et moi arrivons à nous tremper dedans quelques instants avec l’espoir de nous décrasser et surtout celui de réussir un petit exploit. Ah je sais il ne nous faut pas grand chose pour être content de nous … D’ailleurs, nous n’irons pas jusqu’à faire la brasse car le fond est très peu profond et on se cognerait les genoux si l’on essayait de nager vraiment !

Une heure plus tard, il est midi, Bernard arrive. Mais il manque encore Antoine et Jean marie qui ont décidé de musarder tranquillement sur le chemin allant même jusqu’à effectuer un petit détour dans le fond de la vallée pour remonter ensuite vers nous. Ah ces anciens, on ne peut pas les laisser seuls cinq minutes, ils trouvent tout de suite l’occasion de faire l’école buissonnière, comme des gamins. Ils ne se rendent pas compte, qu’à nous laisser seuls ainsi, aller sur le sentier, nous aurions pu nous perdre nous !

Nous attendons donc auprès des voitures que Jean marie et Antoine en ait fini de leurs détours. Il fait chaud, nous avons soif, nous avons faim. Nous rêvons tous d’aller boire quelques bières et de s’enfiler quelques nourritures terrestres revigorantes, du genre steack frites ou salades variées. Connaissant la méfiance de Jean marie face au risque de voir le groupe s’égarer dans des débits de boisson à la fin de la randonnée, nous avons pris les devants. Michel est allé réserver une table dans le petit restaurant de l’autre côté du lac. Ainsi quand Jean marie arrivera nous n’aurons aucune hésitation propice à lui laisser l’initiative. Nous dirigeant tous ensemble vers ce lieu de débauche, il ne pourra que nous suivre, malgré lui.

Ainsi fut fait. Et une fois retrouvé nos deux encadrants, nous leur expliquons la fin du programme, supplément auquel Jean marie se laisse malgré tout convaincre. Nous faisons alors relâche dans ce petit coin de paradis Suisse. La bière coule à flot sauf pour Jean marie qui tourne au chocolat chaud, nul n’est parfait et Dominique qui s’est trouvée avec Florence une amatrice, comme elle, de la grenadine ! Martine elle est sommée de faire vite avec son « Perrier » et de commander rapidement sa salade pour l’avaler encore plus vite car madame Jean marie s’impatiente à Lyon de retrouver son fier capitaine. Nous autres prenons le temps de commander des « croutes » complètes et de se faire servir une bouteille de rosé du Léman. Il fait beau, il fait chaud, les parasols s’envolent, la serveuse s’énerve un peu, on la rassure, elle retrouve un peu le sourire. Il est temps de régler. S’ensuit une histoire un peu compliquée de chèques en euro ou en francs Suisse de toute manière refusés par l’aubergiste, de lecteur de cartes en panne, d’argent liquide manquant, que Dominique, en avisée banquière transforme à notre avantage, gagnant au passage la TVA de la note.

Allez, Jean marie aura un peu de retard, quelques vingt minutes quand même sur l’heure de départ annoncé, mais nous sommes sûrs que madame n’est pas ce tyran qu’il se plait à nous laisser imaginer, et certainement que dans sa grande mansuétude celle-ci lui aura gardé une soupe au chaud pour permettre à son guerrier de recouvrer quelques forces.


Epilogue


Comment terminer une aventure de ce type où quatorze personnes qui ne se connaissaient pas ou peu, ont vécu quelques moments intenses sans être non plus extraordinaires ? Comment peut survivre un groupe lorsque ce qui l’a tenu rassemblé a cessé ? On voudrait que cela continue mais on sait aussi que le livre vient de se refermer et que les rencontres faites vont laisser la place à de nouvelles, comme pour tout voyage organisé au cours duquel des gens se rencontrent se rapprochent, s’adorent, s’ignorent ou se rejettent. Combien de gens ainsi avons nous approché, puis quitté et oublié ? Il reste quelques photos, quelques souvenirs. Vite passons à autre chose pour ne pas voir ce temps qui passe et nous angoisse. Seulement il faut rester encore un instant, se retrouver une dernière fois pour bien refermer la boîte à image, proprement tranquillement, et passer à de nouvelles aventures. C’est d’un commun accord que nous avons accepté l’idée de nous retrouver ensemble mais cette fois tranquillement installés autour de quelques plats et bouteilles pour fêter et clore notre cycle Autonomie. Florence et Michel nous ont gentiment invité chez eux dans leur maison des environs de Lyon pour profiter d’une soirée au calme tous ensemble sans le stress des avalanches et l’inconfort des refuges, autour d’un barbecue.

Cette soirée n’a pas encore eu lieu, mais elle ne donnera pas lieu à un récit. Elle ne fait déjà plus partie de nos aventures, elle va nous permettre de passer à autre chose avec d’autres personnes (ou bien de nouveau avec celles-ci), mais ce sera une nouvelle histoire qui sera riche des histoires passées comme toutes les histoires.

Nous retrouverons probablement Nathalie appuyée sur ses béquilles, Florence avec les deux mains enrubannées comme deux marionnettes, Fabien en kit, mais certainement nous aurons tous un verre à la main car Jean marie nous a promis quelques dégustations d’un Pouilly fumé familial.


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