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5 weekend en ski Ch.4 - Qui passe au Passon passe pas partout

Par Régis Piégay, le 30.01.08

Chapitre 4


Comme annoncé en terminant le chapitre 3 du cycle Autonomie 2007, nous partons ce matin là, quatrième du genre, vers les grandes montagnes, celles qui ont vu naître l’alpinisme avec la conquête du Mont Blanc. Chamonix, ses téléphériques et ses glaciers. Nous sommes comme d’habitude regroupés autour des voitures sur le célèbre parking « cafiste » de Bron. On commence à se compter. Qui est là, qui manque à l’appel ? Il fait nuit, il y’a d’autres groupes du CAF sur le parking, tout se complique. Jean marie récapitule. Fabien et Robert nous rejoignent directement à Chamonix. Donc on ne devrait être que 12. Oui mais Florence et Michel sont partis quelques semaines en voyage au Népal donc ça fait plus que 10. Ah oui, mais Nathalie est bloquée chez elle pour un problème de santé, donc on doit être neuf. Alors on se recompte, Antoine, Jean-Luc, Florence, Julien, Bernard, Bertrand, Dominique, Régis.
- Ca fait huit.
- Mais non on devrait être neuf.
- T’es sûr ?
- Attends je recompte. Un, deux, … Huit ! Bon qui c’est qui manque ?
- Ah ben c’est Martine !
Jean-Luc cherche la liste des n° de téléphones, sur son portable. Attention de ne pas réveiller un voisin de l’annuaire, voilà ça y’est. Ca sonne, une fois , deux fois, … le répondeur. Allo Martine ben t’es où ? Pas de réponse. Forcément on est sur le répondeur.
Que faire ? Jean-Luc prévoyant tout, pensant à tout, demande à la première voiture de partir pour Chamonix afin d’acheter les billets pour le téléphérique des Grands Montets et ne pas perdre de temps. Paralléliser, paralléliser, il en restera toujours quelque chose. Nous partons donc en éclaireurs sur la route des Alpes, laissant Antoine, Bertrand et Jean-Luc attendre des nouvelles de Martine, des fois qu’elle soit déjà en chemin pour nous rejoindre.

Dans la voiture de Bernard, nous faisons quelques efforts pour tenter de tenir compagnie au chauffeur, mais c’est au delà de nos forces et bientôt on n’entend plus rien. On fait tous semblant de dormir, et on se réveille petit à petit en entrant dans la vallée de Chamonix. Ah il faut acheter du pain pour Bertrand. Florence nous guide dans Chamonix, on se perd mais on se retrouve, Bernard se gare là où il ne faut pas, Florence traîne un peu devant les viennoiseries et hop, c’est reparti pour L’Argentière et la gare du téléphérique des Grands Montets, accompagné par l’odeur délicate mais affamante de la baguette fraîchement sortie du four. Aranud, t’as vraiment eu de la chance d’en manger un bout !

Un téléphone sonne. Florence décroche. C’est Antoine. Ils ont retrouvé Martine. Celle-ci s’était endormie dans les bras d’un certain Georges Clooney, le mec qui vend du café à la télé, vous savez celui qui croit que deux super nanas parlent de lui en termes flatteurs alors qu’elles parlent du café qu’elles sont entrain de boire. Bon si vous ne connaissez pas, sachez que toutes les filles ont l’air d’être folles de ce mec. Et que à force de rêver la petite Martine et ben elle a pas entendu son réveil sonner. Mais à Sept heures patatrac, le fil du rêve s’est rompu bêtement parce que, le café, Georges et ben il l’a renversé maladroitement sur les genoux de Martine et celle-ci c’est réveillée en poussant un juron. Du coup elle a vu l’heure sur son réveil, a compris sa double méprise, sautée dans ses baskets et appelé immédiatement Jean-Luc. Bon pour faire court, Martine nous rejoindra directement à l’Argentière. Avec juste un peu de retard. Heureusement qu’elle sait où se trouvent les radars …

Dix heures trente. Tout le monde est réuni sur le parking poussiéreux du téléphérique avec son ticket pour Lognan dans la poche, et équipés « course glacière » avec cordes, piolets, crampons, baudriers en plus de l’arva, pelle, sonde du skieur de randonnée. Martine est arrivée elle aussi, à peine décoiffée par sa chevauchée fantastique, et se confondant en excuses devant Jean-Luc, implorant sa clémence. Aller va, il t’a déjà pardonné ce contre temps Martine … Par contre pour ton rêve il va falloir un peu plus de temps ; tu aurais dû lui dire que c’est à lui que tu rêvais ... Comment ça pas crédible ?

Quelques minutes plus tard nous sortons de la benne à 1970 mètres. Il fait grand beau avec un peu de vent. Nous chaussons vite les skis et commençons à remonter la piste qui mène au glacier d’Argentière en croisant les skieurs qui descendent des Grands Montets. Nous longeons le chemin en prenant garde de bien rester sur le côté pour ne pas être percutés par ceux qui descendent en sens inverse, et arrivons sans encombre au dessus du glacier face à l’aiguille du Chardonnet. Nous essayons à l’aide de la carte d’identifier le col du Passon par lequel nous allons rejoindre dans la journée le glacier du Tour et le refuge Albert 1er. Mais nous ne le voyons pas car d’où nous sommes placés, il est situé de profil et caché par une arête de rochers. Par contre nous voyons à la base de l’aiguille du Chardonnet, les deux cols Rey par lesquels nous devrions revenir le lendemain. Ils n’ont pas l’air d’être très simples à descendre. Très encaissés, pentus, celui de gauche est fermé par un passage très étroit en son milieu, celui de droite est coupé par une large pente en glace vive. Jean-Luc se rend vite compte que le retour ne peut pas se faire par là. Trop technique pour nous, leur descente risque d’être longue pour un groupe de onze personnes, car il faudra forcément équiper certains passages avec des cordes fixes ou des rappels. Il doit rapidement réfléchir à une solution de repli. Ce sera la fenêtre de Saleina et la remontée du couloir du col du Chardonnet. L’itinéraire Chamonix-Zermatt en sens inverse. Nous pouvons donc conserver notre programme de boucle pour le week-end. C’est toujours délicat les boucles car le chemin du retour n’a pas pu être reconnu à l’aller et donc on ne peut pas être sûr de ce que l’on va trouver. Passera ? Passera pas ?

Si nous n’apercevons pas encore le col du Passon, nous avons un beau point de vue sur les pentes qu’il nous faudra remonter pour atteindre le pied du col. Et là une petite inquiétude va commencer à naître dans l’esprit de chacun et encore plus dans celui de Jean-Luc. En effet, plusieurs caravanes remontent ces pentes en direction du col et si ils ont le même objectif que nous à savoir dormir au refuge Albert 1er qui n’est pas gardé en ce moment, cela va faire beaucoup de monde dans le refuge d’hiver prévu pour une petite trentaine de personnes. Nous commençons à compter les skieurs qui sont là bas en face. Un, deux, trois, … douze, … vint-cinq, … quarante et un. Plus nous qui sommes onze. Il y’aura pas de la place pour tout le monde. Mais vu que tous ces gens là ont au moins une heure d’avance sur nous, c’est nous qui n’aurons pas de place. Le tout le monde devient tout de suite plus précis. Moi dans ces cas là je sais pas comment il fait le Jean-Luc pour rester Zen. Parce que à sa place je me ferais du souci. Mais bon lui si il s’en fait ça ne se voit pas. Et donc on ne va pas changer notre programme à la moindre petite complication. Si il faut on dormira sur les tables, dessous, entassés les uns sur les autres pour avoir chaud, ou serrés côte à côte assis sur les bancs. De toute façon comme les autres fois, il reste la solution de repli dite igloo ou trou à neige. Bon sans duvet ni Karimat c’est moins confortable, mais on a signé, alors … Alors et bien quoi ? Et bien on y va. Si, si. Inconscients ou abattus je ne sais pas. Mais avec peu d’espoir. On verra bien. Ce qu’on peut être fou tout de même !

Nous descendons maintenant sur le glacier. Celui ci est très crevassé en aval, mais là où nous progressons il est bien bouché, et nous pouvons rejoindre l’autre rive sans avoir à faire de multiples allers retours pour éviter les profondeurs glaciales aux couleurs vert émeraude ou bleu lagon. Il n’est pas loin de midi et il commence à faire très chaud. Arrivés de l’autre côté nous attaquons le bord de la moraine, toujours bien raide ces trucs là, puis nous remontons dans la fournaise les sept cents mètres en direction du col. Fabien ressent comme une faiblesse ; il nous inquiète tous. Nous n’avons pas l’habitude de le voir ainsi tout au bout de la colonne, à cinquante mètres derrière. Au début il ne veut pas lâcher sa corde. Mais une heure après il accepte de nous la donner pour s’alléger un peu. Il a l’air d’être au bout du rouleau. Robert, son copain de fac lui remonte le moral. Enfin nous arrivons au pied du couloir qui mène au col. Fabien veut rentrer, redescendre dans la vallée, sa voiture, sa maison. iti quoi ! Le moral à zéro. Mais malheureusement ce n’est pas possible ; il doit continuer car il ne peut pas retourner seul. Nous déchaussons les skis pour les remplacer par nos crampons. Nous sommes face au couloir étroit qui remonte au col. De beaux rochers orangés encadrent celui-ci. Robert nous fait remarquer que les lichens sont bien frais ce qui permet de conclure que l’air n’est pas très pollué. Nous, nous sommes bien moins frais. Remonter ces deux cents mètres avec les skis sur le toit et le soleil qui nous cogne dessus plein feu, va permettre à tout le monde de se taper quelques coups de soleil derrière les oreilles. Et il se redresse le bougre. Avec quelques mètres qui commencent à être déneigés laissant apparaître quelque chose plus proche de la glace. Crampons et piolets démontrent leur utilité. Pour une fois on n’aura pas charrié pour rien toute cette lourde ferraille. Enfin on débouche un par un devant les pentes douces du glacier du tour. Fabien arrive à son tour ; pour lui ça va aller mieux car il ne reste plus qu’à se laisser glisser sur les skis en direction du refuge. Et ça glisser sur les skis il aime bien. Dans son état physique il n’en profitera pas beaucoup, mais ça sera plus facile et dans une heure au plus il pourra se reposer. Au loin de l’autre côté du glacier on distingue le refuge posé sur les rochers. Ah oui c’est vrai, comment ça va se terminer cette affaire. D’autant que deux jeunes alpinistes plein de vigueur nous ont dépassés avant le couloir et nous ont dit qu’ils rejoignaient eux aussi le refuge. On va être serrés comme des sardines ou se geler comme des pingouins.

« Ah moins que le refuge soit ouvert .» Déclare Jean-Luc. « Cela expliquerait pourquoi il y’a autant de monde ». Auquel cas il y’aurait de la place pour tout le monde ; et de la bière pression bien fraîche. Quelques uns se mettent à rêver alors qu’aucun fait certain ne nous le permette. Ah il sait y faire Jean-Luc pour nous remotiver.

Nous rangeons les peaux dans le sac et entamons la descente en direction du refuge en trois groupes pour ne pas tomber tous ensemble dans un gros trou. Ce serait ballot. On divise ainsi les risques par trois. Si un groupe perce un pont de neige, les deux autres pourront, statistiquement parlant , venir à leur secours. Sachant que statistique ne veut pas dire certitude. Voire en cela les polémiques sur les sondages effectués en vue de prédire le résultat des élections prochaines.

Les deux premiers groupes perdent trop de hauteur et se retrouvent sous le refuge. Ils devront remonter 30 mètres. Le troisième groupe plus habile arrive par un détour, savamment étudié par Jean-Luc, suivant au mieux la courbe de niveau, directement sur le refuge, voire même exactement entre le refuge d’hiver et celui d’été. J’ai la chance de faire partie de ce groupe. Une première constatation immédiate, le refuge d’été est fermé. Donc déjà pour la bière c’est râpé. Reste le couchage. Je déchausse et m’avance vers le balcon qui surplombe le glacier et plus bas la vallée du Tour. Deux paires de skis sont posées contre la balustrade. Où sont les autres ? Si y’en a pas plus ça sera le Pérou. J’entre dans la salle à manger, aucune trace d’occupation à part un sac à dos à moitié vidé par terre. Il faut en avoir le cœur net. Sans prendre le temps de quitter mes chaussures je grimpe l’escalier de bois pour voir si les dortoirs ne sont pas déjà réservés par des sacs à viande et autres polaires que l’on pose sur les couchettes pour montrer que la place est occupée. Et là je découvre bien sagement rangé au bout de chaque couchette deux couvertures pliées bien soigneusement et rien, mais alors rien qui indique une quelconque occupation par quiconque. Seuls les deux alpinistes qui nous ont doublé au col se sont réservés deux couchettes dans un petit dortoir miniature en haut de l’escalier. Il reste donc deux fois douze couchettes pour nous le groupe de onze. Tous les skieurs qu’ on a vu monter tout à l’heure ne faisaient qu’un itinéraire à la journée en redescendant directement sur le village du Tour. Je ressors prévenir les autres. Nous voilà rassurés. D’autant qu’aucun groupe de skieurs ne se profile à l’horizon. Nous aurons chacun deux couchettes pour dormir ce soir. Et il y’a même du bois pour le poêle ce qui va nous permettre de faire fondre de la neige facilement pour avoir de l’eau.

Avec Bernard nous commençons à tailler dans des grosses bûches des petites baguettes de bois afin de faire partir le feu. La hache du refuge est petite, mal emmanchée, mais nous arrivons tout de même à faire du petit bois sans y laisser nos doigts. Ensuite nous faisons partir le feu assez facilement lorsque nous comprenons que le poêle marche tout de suite mieux lorsque sa porte est fermée. Non, y’a pas à dire, l’année cinquante neuf c’était un bon cru. Chacun étant rassuré sur sa nuit à venir, peut maintenant soit buller au soleil à l’abri du vent, soit faire la sieste dans le dortoir, niché contre la cheminée du poêle toute chaude. Je choisis cette deuxième option qui allie la position allongée et la chaleur.

De son côté, Jean marie s’attèle à la tâche, très utile, qui reste un peu son pré-carré. Il y’a des choses comme ça qui se répètent à chaque fois lorsque nous arrivons à un refuge non gardé. Il se charge de nous préparer des toilettes. Il creuse dans la neige des trous à deux niveaux dans lesquels une personne peut s’installer presque confortablement pour soulager ses besoins naturels. Loin de moi l’idée de me moquer ; cette opération permet de garder les abords du refuge dans un état de propreté irréprochable. Cela me rappelle mes années de scoutisme où la première tâche de la troupe lorsqu’elle préparait son campement était de creuser les feuillés qui seraient rebouchés à notre départ. Quand je pense au nombre de fois où j’ai pesté en voyant les abords enneigés des refuges, maculés de tâches jaunes et de tas noirs même pas recouverts par leurs défèqueurs, je considère que Jean-Luc est un homme exceptionnel à bien des égards et que les randonneurs devraient bien prendre exemple sur lui. Il y’a un livre qui explique « comment chier dans les bois », mais si beaucoup l’ont acheté ils ne mettent pas encore tous en pratique ses conseils avisés.

Six heures du soir ; il va falloir s’extraire de dessous les couvertures pour aller se préparer à manger. Tout le monde s’active autour de la grande table de la salle à manger pour préparer son plat lyophilisé préféré. En général, purée assaisonnée à la viande de bœuf. Certains ont de nouveaux parfums à partager genre pasta aux brocolis ou beef stroganoff. Culturellement c’est enrichissant les repas des randonneurs. Ensuite nous avons droit à goûter le nouveau mélange alcoolisé de Bernard. La dernière fois c’était plutôt rhum vanille. Cette fois c’est gnole cassis ou quelque chose comme ça. Très bon ce nouveau mélange. Nous goûtons aussi le génépi d’Robert. Un côté plus montagne, disons plus raide. Mais bon on n’est pas du genre à bégueule et vu les conditions spartiates dans lesquelles nous vivons tous ces breuvages sont les bienvenus.

Vingt heures c’est l’heure du dodo. Et oui on se couche tôt en montagne. D’une part on se lève tôt donc il vaut mieux se coucher tôt mais en plus on se gèle, et l’endroit où on est le mieux, c’est allongé sur un matelas enfoui sous un tas de couvertures. Là on commence à se sentir bien. Je ne sais pourquoi ce soir le groupe va se scinder en deux. Le dortoir de droite et le dortoir de gauche. Les jeunes d’un côté, les autres de l’autre. Ah ce racisme anti-vieux c’est terrible. Non, en fait, certains ont préféré s’installer dans le dortoir où passe la cheminée qui diffuse sa douce chaleur. Rien à voir avec l’âge, mais demain ça va sentir le cochon fumé.

Cinq heures trente, Jean-Luc commence à brasser. Le départ est prévu pour sept heures mais notre chef est matinal par prudence. Il n’a peut-être pas tort … Six heures, la montre baromètre altimètre de Domdom se met à sonner. Et oui, vu l’accueil de Bernard à mon téléphone portable la dernière fois, j’ai rangé celui-ci dans le capot du sac et ne l’ait surtout pas armé pour qu’il nous dise qu’ « il est l’heure de se lever ». Domdom n’entend rien, comme d’habitude. Mais c’est un peu de ma faute car si elle utilise des boules « quiès » la nuit c’est parce qu’il paraît que je ronfle un peu … Aller je vais préparer le petit déjeuner pour me faire pardonner. Bon j’ai sorti les radars et je récupère la gamelle d’eau, le réchaud et tout ce qu’il faut. Autour de la table nous sommes plusieurs mais pas très bavards. La nuit a été fraîche et le vent qui soufflait dehors comme un fou, nous a réveillés souvent en faisant vibrer les cloisons du refuge.

Une fois le petit déjeuner avalé, il faut retrouver ses chaussures, tous ces différents objets qu’il faut faire rentrer suivant un ordre savant dans son sac, les vêtements, le réchaud, la gourde, la frontale, les vivres de courses, la corde, et aussi enfiler le baudrier. Ah trop tard, il faut enlever les chaussures car je n’arrive pas a passer les pieds dans les sangles. M… . Et on recommence, enlever les chaussures, mettre le baudrier, remettre les chaussures, accrochés les différents accessoires d’alpinistes à la ceinture, et la longe au col de la veste, le bonnet sur la tête, les lunettes dans la poche. Et l’ARVA ? Ah ouf, je l’ai bien mis tout à l’heure en me levant. Si non, re-belotte, et que j’enlève la veste, le pull, la chemise, … tout ça dans une salle à manger pas chauffée du tout. Ah les départs des refuges le matin quand il fait encore nuit et glacial, que le vent souffle dehors, faut vraiment être bizarre dans sa tête pour accepter tout ça. Bon, les plus prudents ont collés leurs peaux sous les skis la veille au soir, les autres les cherchent. Enfin petit à petit les premiers sortent du refuge, harnachés, sac au dos, ski aux pieds, bâtons dans les mains. Et le piolet il est où le piolet . M… et j’enlève les skis et je redescends chercher le piolet dans le refuge, et je l’accroche sur le sac et je remets les skis…

Enfin, ouf ! Ca y’est on est tous là, tous prêts. Jean marie peut donner le départ. Avec un peu de retard sur l’horaire mais bon rien de trop grave. C’est vrai cependant qu’aujourd’hui nous avons une grosse journée et que l’itinéraire comporte des parties non reconnues qui peuvent nous réserver des surprises et donc des aléas dans la progression. Car nous avons un timing à respecter si l’on veut récupérer la dernière benne de Lognan pour redescendre aux voitures sur le parking des Grands Montets. Nous avons vu que la piste était skiable jusqu’au bout, mais nombre d’entre nous préfèrerait descendre par la benne pour économiser leur santé.

On démarre derrière le refuge d’été, on remonte lentement et on contourne les rochers. Pour descendre sur le glacier il faut franchir une vieille corniche gelée de deux trois mètres de haut. Jean marie et Bernard passent difficilement mais atteignent la sortie sans encombre je m’engage à mon tour, et là en tentant de mettre mon ski aval plus dans la pente pour faire accrocher les couteaux, zip le pied droit qui part, le gauche qui veut pas suivre, je finis sur les genoux puis sur le ventre en bas de la congère. Quel con ! Bon ça va, pas de danger à glisser ici donc pas de mal. Derrière, les autres comprenant la situation, font un petit crochet par la droite et évite ce passage merdique. Comme quoi rester un peu derrière pour voir un peu, ça a du bon. Après ce petit intermède on remonte le glacier du Tour en direction du col blanc. Les crevasses se dessinent un peu plus loin et notre itinéraire se tient à distance pour les éviter. Le soleil éclaire déjà largement toute la face de l’aiguille du Chardonnet avec son arête Forbes, ses pentes raides en glace, et ses séracs pendus au dessus du vide. Nous, nous sommes encore dans l’ombre et seuls. Pas d’autres skieurs ni d’un côté ni de l’autre. Après une première pause à mi distance sur la première zone ensoleillée que nous rencontrons, nous repartons et arrivons au pied de la petite Fourche. Les moins fatigués chaussent les crampons et remontent les quelques rochers de granit enneigés pour profiter de la vue sur les alpes Suisses. Il fait très beau, et tout au fond on distingue très bien la pointe du Cervin. Après quelques photos nous redescendons vers le reste du groupe et nous prenons à ski la direction du col du Tour qui doit nous amener au pied du col du Chardonnet. Nous devrons le remonter pour, ensuite, rejoindre le glacier d’Argentière par une descente entre l’aiguille du Chardonnet et l’aiguille du Tour, face à l’aiguille Verte.

Arrivé en haut du col du Tour qui domine le glacier de Salenna, nous sommes accueillis par un vent de folie qui s’engouffre ici, accéléré par le fameux effet Venturi. La pente devant nous est carrément raide et dévale sur 150 mètres. Nos encadrants décident de poser une moulinette, pour descendre chacun en sécurité attachés au bout d’une corde. Florence ouvre le bal et se dirige en direction d’un rocher à partir duquel elle envisage de poser une deuxième corde pour descendre jusqu’en bas. Je la rejoins à mon tour pour lui porter la corde nécessaire. Arrivés au rocher, nous nous apercevons que la taille de celui-ci ne permet pas de le coiffer avec une sangle, même grande, tellement celui-ci est un monolithique avec un tour de ventre important. Nous décidons de revenir dans l’axe du couloir avec l’idée de ne faire qu’une seule grande corde en raboutant celle avec laquelle nous sommes arrivés là et celle que je porte sur les épaules. Pour sécuriser la manœuvre, Florence se vache sur mon baudrier avec deux sangles de façon qu’elle soit elle aussi attachée à la corde qui me retient là haut. Nous nous engageons dans cette traversée à reculons pas très confortable. Sans trop de difficulté nous arrivons au milieu du couloir. Arrivés là, il nous faut tout d’abord installer un relais sur lequel nous vacher avant de rabouter les deux cordes. Nos deux piolets feront l’affaire si on ne tire pas trop dessus. Une fois le dispositif installé je me vache dessus et y accroche aussi mon sac à dos qui me gêne. Puis Florence s’encorde sur la deuxième corde et je l’assure sur un demi-cabestan pour la descendre en bas de la pente.

Tout cela prend du temps. Là haut le reste de l’équipe s’est mis à l’abri du vent. En fin Florence est arrivée en bas. Je vais pouvoir rabouter les deux cordes pour ne faire qu’une seule longue moulinette qui descendra tout le monde en bas. Mais là haut Antoine nous fait des grands signes, bras en croix, ça à l’air de dire arrêtez tout, mais je n’entends strictement rien tellement le vent emporte aussitôt ses paroles de l’autre côté du col à peine les a-t-il prononcées. Jean marie descend alors sur la corde assuré par un machard et arrive près de moi. Ce n’est qu’à cinq mètres de moi que je comprends enfin ses paroles. Il faut remonter, la manœuvre est trop longue, il préfère choisir de revenir sur nos pas et de rentrer par le col du Passon que nous avons franchi hier. C’est la mort dans l’âme que Florence se tape la remontée de tout le couloir. Je l’aide un peu en ravalant la corde toujours sur le demi-cabestan. Une fois qu’elle m’a dépassé, j’enlève mes skis, démonte le relais, attache tout le matériel derrière moi, et j’entame à mon tour la remontée du couloir. Florence et moi sommes crevés par cette remontée. Antoine s’occupe de lover toutes les cordes. Et toujours ce vent incroyable au niveau du col. D’autant qu’en bas on ne le sentait pas du tout et que derrière à quelques mètres plus bas, le reste du groupe est un peu à l’abri .

Tout le monde est regroupé autour de Jean marie qui nous explique le programme. Descente du glacier du Tour jusqu’au pied des contreforts de l’aiguille du Chardonnet puis remontée du col du Passon et redescente sur Lognan par le glacier d’Argentière. Florence et moi nous nous congratulons suite à notre petite aventure technique. Une bise sur chaque joue, on est bien content que ce soit fini parce que la remontée du col n’a pas été une partie de plaisir. Mais au moins on s’est bien amusé avec toutes ces manips.

C’est reparti. Nous descendons le glacier derrière Jean marie qui traque les crevasses pour mieux s’en éloigner dès qu’il en a trouvé une. Une dernière traversée en trace directe nous amène sous l’entrée du col du Passon. Il faut remettre les peaux pour quelques cent cinquante mètres. Nous retrouvons la chaleur, heureusement nous n’en avons pas pour longtemps à remonter ça.

A l’entrée du col nous enlevons les skis que nous remplaçons par les crampons. Une fois tout le monde prêt, Jean marie donne le signal du départ. Refroidi par les manip de cordes au col du Tour, il ne veut pas poser de main courante. Pourtant ça serait pas de refus car le couloir est bien raide là aussi, mais bon la neige est molle, ça devrait passer. Je m’engage derrière Bertrand, suivi de Domdom. Il faut faire attention ce n’est pas si rassurant que ça car la pente se raidit au bout de quelques mètres, jusqu’à un endroit où la neige a fonde et laissé place à de la neige plus dure, limite un peu glace. Il faut se retourner face à la pente. Mais pour Domdom cela semble de plus en plus inquiétant. J’essaie de la rassurer mai s cela ne va plus du tout. Elle demande une corde. Florence qui est juste au dessus d’elle n’hésite pas et demande à Antoine de poser une main courante. Ouf ça va mieux, Domdom est encordée et peut descendre ce mauvais passage. Pendant ce temps je m’engage sur une vire en rocher pour contourner ce passage merdique, et je rejoins la pente de neige plus bas par quelques éboulis de pierre et de terre moins glissants. Au final plusieurs utiliserons la corde car avec le passage des premiers le passage est devenu de plus en plus casse gueule. Enfin nous sommes tous regroupés en bas du couloir. Ici plus un poil de vent, il souffle là haut en altitude mais rien à notre niveau. Le soleil est très chaud. Avec la réverbération de ses rayons sur la neige nous sommes entrain de cuire littéralement. Lorsque le départ est donné nous profitons de l’air frais que notre vitesse sur les skis nous procure. Heureusement car nous étions en train d’atteindre la limite du temps de cuisson et ça commençait à cramer. Quelques virages sur une neige transformée en moquette idéale, quelques chutes, et nous voilà sur la moraine au dessus du glacier d’Argentière. Nous traversons celui-ci en serpentant autour de quelques entonnoirs de neige qui doivent être la préfiguration de crevasses de cet été et nous arrivons sur les pistes des Grands Montets. Il est déjà seize heures trente. Peut-être reste –t-il encore une chance d’avoir la dernière benne. En effet quand nous arrivons à la gare du Téléphérique, il reste encore vingt minutes avant le départ de celle-ci. Tous ceux qui veulent s’économiser un peu vont pouvoir profiter d’un retour mécanique dans la vallée. Pour les plus mordus de ski il reste la possibilité de descendre sur la piste jusqu’en bas. Florence, Fabien, Robert et moi choisissons cette option. Nous grillons nos dernières cartouches sur une belle piste pas trop en bosses et avec une neige molle mais pas complètement pourrie. On entame des séries de petits virages pour épater les touristes qui sont surpris de voir sur leur terrain des skieurs avec sacs à dos et piolets.

Enfin nous sommes en bas. Les autres arrivent après nous avec la dernière benne. C’est l’heure de la bière. Nous nous retrouvons tous à la terrasse du café du parking des Grands Montets contents de notre tour. Les grandes montagnes et leurs glaciers nous en ont mis encore une fois plein la vue. En plus nous avons eu un temps magnifique, tempête de ciel bleu durant deux jours. Les demi-pressions sont un vrai régal.
Après nous être désaltérés, Jean marie se lève et solennel, au nom du Club Alpin Français, ouvre avec des trémolos dans la voix, la remise des prix de la course de Chamechaude du troisième week-end du groupe Autonomie. Il va remettre à la première fille et au premier garçon de notre groupe une bouteille de vin pour les féliciter de leurs efforts. Martine et Robert sont les heureux gagnants. Il semblerait que nous aurons droit à goûter avec eux ce breuvage car nous les avons bien encouragés au départ. D’autant que pour déterminer le vignoble ils auront besoin de nous, car l’étiquette a été remplacée par la photo de Chamechaude avec le tracé de l’itinéraire de la course.

Et voilà le quatrième week-end autonomie se termine, il ne reste plus qu’aux chauffeurs à nous ramener à Lyon. Pendant ce temps nous on fera semblant de dormir pour ne pas les déranger. Enfin ceux qui peuvent car je crois que pour Bertrand et Antoine c’est pas gagné … Mauvaise pioche Bertrand ?



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