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Village des Confins (Aravis)
Village des Confins (Aravis)
Séance photo face à la Pointe de Tardevant
Séance photo face à la Pointe de Tardevant
Sommet de l'Ambrevetta
Sommet de l'Ambrevetta
Chaîne du Mont-Blanc depuis l'Ambrevetta
Chaîne du Mont-Blanc depuis l'Ambrevetta
Arête et Pointe de Tardevant
Arête et Pointe de Tardevant
Sensation de douce liberté...
Sensation de douce liberté...

Ma première en rando

Par Remi -C-, le 28.01.08

Dans le cadre du concours de la plus belle plume
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Je décris la montagne comme un espace naturel où l’animal, le végétal et le minéral se rejoignent harmonieusement. Un espace vital pour moi, où ma personnalité trouve pleinement à s’exprimer. Je présente un goût certain pour l’effort, l’aventure et l’observation du milieu qui m’entoure. La flore, la faune. Ma passion pour la photographie trouve à ce titre un terrain de jeu infini en montagne.

Le fait d’avoir grandi à Annecy, entre les massifs des Bauges et des Aravis, explique certainement ce profond amour que j’éprouve envers les sommets. Les fréquentes randonnées pédestres estivales, mais surtout le ski, ont incontestablement marqué ma jeunesse.

Aujourd’hui, après une vingtaine d’années de ski alpin, je fais preuve d’une évidente volonté de pratiquer un loisir loin des pistes aseptisées, des remontées mécaniques bruyantes et des touristes avides d’or blanc. Ce désir s’est progressivement forgé en moi au cours des derniers hivers, marqués par des sorties toujours plus nombreuses avec des compagnons dans le domaine hors-piste, notamment en Oisans et en Savoie.

Le ski de randonnée me permettrait de réaliser des raids de plusieurs jours dans un but essentiellement contemplatif comme de petites courses à la journée de plus grande difficulté. Ma marge de manoeuvre serait large et mes plaisirs variés.

Ma première course sera au coeur du massif calcaire des Aravis. Mon objectif du jour, la montée à l’Ambrevetta, 2463 m. Mais j’envisage de poursuivre ma course jusqu’à la Pointe de Tardevant, 2501 m, si les conditions le permettent. J’ai fait le choix de l’Ambrevetta pour le faible engagement de la course et son cheminement évident. Il s’agit d’une sortie accessible pour un débutant. D’un point de vue affectif, il est vrai que j’ai aussi toujours apprécié l’ambiance sauvage de ces combes des Aravis. Je prends connaissance la veille de mon départ des conditions météorologiques et nivologiques et prend soin de choisir des vêtements chauds et adaptés à la randonnée. Je parviens ce soir-là à m’endormir malgré une évidente excitation.

Toujours très motivé à l’idée d’aller en montagne, je me lève le lendemain à cinq heures. Le temps de prendre un petit-déjeuner consistant et je quitte mon domicile de Lyon en direction du village des Confins. Mon arrivée sur les lieux coïncide avec l’apparition des premiers rayons du soleil sur les sommets environnants. Le ciel sera dégagé aujourd’hui, lumineux, et les températures de saison. Je me sens gonflé à bloc, rempli d’espoir et d’énergie. Juste le temps de faire quelques clichés et je m’attelle, frémissant d’impatience, à préparer mon matériel pour la course. Le froid est vif sur le petit parking de l’Arpette où je me suis garé. Les doigts me pincent tandis que je serre mes chaussures, mais qu’importe ! Ce froid sec, cet air si pur, c’est tellement bon...

Mes premiers pas sont un peu hasardeux, je marche de façon désordonnée. Mes skis ne sont pas toujours parallèles. C’est la première fois que je progresse avec des skis décrochant aux talons. Un autre randonneur me salue au passage. Serait-ce un signe de bienvenue ? Ma route se poursuit et déjà quelques autres randonneurs commencent à affluer autour de moi. Puis, certains bifurquent, optant pour un autre itinéraire que le mien. Je continue mon chemin en direction de la combe de Tardevant qu’il me faudra remonter. Sur la trace, la neige est dure, tassée par les nombreux passages. Le ciel est maintenant bien irradié. Néanmoins, les combes, orientées au Nord, resteront ombragées la majeure partie de la journée. Après avoir longé celle de Grand Crêt, j’entame une longue traversée ascendante dans Paccaly, juste avant d’atteindre des chalets me servant de repère. La neige est de consistance poudreuse cette fois et la pente se raidit. Je ne suis plus sur un simple chemin de forêt, j’ai attaqué le premier véritable obstacle de l’ascension. Au bout de quelques minutes seulement de montée, je commence déjà à transpirer. Le temps de faire une pause pour retirer ma veste, boire un peu de thé chaud issu de mon thermos, et je repars. Je suis beaucoup mieux en simple polaire. Je marche mieux, j’avance plus vite. Puis, alors que je viens enfin d’atteindre le bas de la combe de Tardevant, une légère brise descendante se fait ressentir. N’y prêtant guère attention au début, je me résous au bout de peu de temps à faire une nouvelle halte pour me rhabiller. J’observe la combe, immense. Une avalanche d’au moins deux cents mètres de large a coulé en son milieu lors de la dernière chute de neige. Mise à part cette coulée, je ne remarque pas d’activité avalancheuse particulière. Je décide de remonter la combe par la droite. C’est d’ailleurs par la droite que la trace me semble la plus évidente. L’intérêt de la combe de Tardevant par rapport aux précédentes est d’être sauvage, peu fréquentée, et d’avoir un lac, ce qui en fait un point d’attraction pour la randonnée en été. Recouvert par la neige à cette période de l’année, je ne le verrai malheureusement pas. Cela me donnera l’occasion de revenir ! La pente de la combe n’est pas très raide, au maximum 30°. Néanmoins, je rencontre rapidement certaines difficultés techniques lors de mes conversions, surtout lors des passages un peu plus marqués. Je n’ose pas tenter un grand écart face à la pente les skis aux pieds, craignant de partir en arrière ! Mon accroche sur la trace n’est pas toujours très bonne non plus, malgré mon souci de bien poser le ski à plat. La fine couche de neige transportée par le vent m’empêche d’avoir de bons appuis. Et alors que je ne suis qu’à la moitié de la combe, je commence péniblement à ressentir le poids de mes skis ! Je savais que j’aurai certaines difficultés à la montée, ayant fait le choix de favoriser la descente à la montée lors de l’acquisition de mon matériel de randonnée. Le poids serait mon pire ennemi. Mes pauses de plus en plus fréquentes ne me suffisent plus à récupérer. Chaque pas devient alors pesant, chaque conversion une souffrance. Mon énergie s’évapore progressivement. Alors que je suis simplement venu chercher l’aventure, je me retrouve lentement entraîné dans une quête bien plus périlleuse que tout ce que j’avais pu imaginer. En face de moi, tout au fond du vallon, j’aperçois enfin le sommet de l’Ambrevetta. Venant de me défaire difficilement d’un passage un peu raide, il me reste encore deux cents mètres de dénivelé environ. D’ordinaire endurant et résistant à l’effort, je n’avais pas imaginé souffrir autant. Je suis de plus en plus épuisé au fur et à mesure de ma progression. Je ressens des élancements dans les jambes, mes skis apparaissent comme de plus en plus lourds. Mais je m’accroche et jamais l’idée d’abandonner ne m’effleure. Je sais faire preuve d’une grande force de caractère lorsqu’il le faut, en prenant les choses comme elles viennent sans broncher. La neige sous le sommet est croûtée, rajoutant des difficultés à mon ascension finale. Mais après un dernier effort, j’y suis ! Harassé, vidé, je me débarrasse de mon sac et abandonne mes skis.

Dressée majestueusement, d’une blancheur immaculée, la chaîne du Mont-Blanc me fait face, si proche. Dire que j’étais tout là-haut il y a six mois à peine ! Quel tableau fascinant que ce monde minéral, univers sans âge où des masses de neige, de glace et de rocher se soulèvent lentement, gèlent, dégèlent et se fragmentent dans de puissants craquements. J’aperçois des sommets qui me sont familiers, le Tacul, le Maudit, le Buet, la Pointe Percée, et d’autres qui me font rêver comme la Verte. Celle dont Rebuffat a dit que c’est en la gravissant qu’on devient alpiniste... Je sens une onde de bien-être m’envahir. Je ne cherche plus qu’à jouir pleinement de cette ascension dont je suis fier. Soudain, une crampe me paralyse violemment le mollet, si forte que j’ai l’impression que mon muscle va craquer ! Après quelques vains étirements, la douleur s’estompe lentement et mon regard se porte vers le Nord et vers la Pointe de Tardevant. Elle est proche, environ un quart d’heure en longeant l’arête sommitale. Je suis certes fatigué, mais je m’en sens tout de même la force. Il serait trop bête de ne pas poursuivre l’aventure ! Déterminé, je rechausse donc les skis...

En contrebas de l’arête, un randonneur me précède. Il a coupé à travers pente et sera au sommet de la Pointe avant moi. J’avance avec circonspection sur une neige toujours croûtée ; la trace en dévers sur ce versant n’est pas évidente à suivre. A ma gauche, la raideur de la pente et la présence de barres rocheuses d’une trentaine de mètres en contrebas m’interdit toute glissade malencontreuse. Mais soudain, je sens brutalement la neige se dérober sous mes pieds, et je ne peux retenir un cri lors de ma chute. Mais rapidement, je réalise que ma situation n’est pas si précaire que je l’ai cru tout d’abord, car les petites marches formées par les croûtes de neige m’ont freiné dans ma chute. Après quelques ultimes précautions pour reprendre appui, je parviens enfin au sommet marqué d’un cairn, rejoignant ainsi l’autre randonneur. L’impression de dominer le vide y est totale, la vue vertigineuse, à 360°. Nous surplombons de plusieurs centaines de mètres la combe de Tardevant, à l’Ouest, et celle de la Grande Forclaz, à l’Est. Quel magnifique sommet que cette Pointe ! Je constate alors que je ressens là l’essence même de la randonnée : pouvoir se dire « c’est beau ! » en oubliant tous les efforts accomplis. Mon compagnon du sommet, après s’être élancé sans crainte sur le raide versant ensoleillé, me quitte quelques minutes plus tard en parapente ! J’aimerais moi aussi découvrir, un jour, la sensation douce et étonnante de glisser dans les airs.

Je suis seul désormais. Le sentiment qui m’envahit devient indescriptible. Une sensation d’intense plénitude. Il y a les montagnes, mes montagnes, et puis moi... Sitôt que le parapente disparut de ma vue, je me sens immédiatement plongé dans un monde de silence et de solitude. Je fais alors l’expérience d’un isolement total, envahi par un profond sentiment de sérénité, une merveilleuse sensation de liberté. Cette soudaine révélation me fait l’effet d’un stimulant. Je vois les choses sous un jour nouveau. La vie me paraît soudain plus simple et authentique. Je suis autonome et n’ai de responsabilité qu’envers moi-même ; personne n’interviendra, personne non plus ne viendra à mon secours...

Je suis sûr de moi à l’heure d’aborder la descente qui me ramènera dans la vallée. Après quelques minutieux préparatifs consistant à ranger mes peaux de phoque et à prendre quelques dernières vitamines, je contemple une dernière fois les montagnes alentours.
J’attaque ensuite sans appréhension la descente dans la face Sud de Tardevant. Je n’ai pas encore chaussé de la saison, mais je me lance cependant dans la pente évaluée à 40-45° sans crainte. Autant j’ai souffert à la montée, autant je suis sûr de mon ski à la descente. Sans prendre de risque inconsidéré, je parviens au village environ une heure plus tard.

Je garderai un souvenir impérissable de cette première randonnée. Attendue depuis longtemps avec impatience, tout s’était déroulé impeccablement.
Néanmoins, sur le chemin du retour, l’excitation retombée, je sens un grand vide m’envahir. Quand le but tant convoité est atteint, le rêve réalisé, on retombe à la case départ. Il fallait qu’un nouveau rêve se forme, un projet encore plus difficile, encore plus ambitieux, peut-être plus dangereux... J’ai souvent ressenti ce malaise après une course. Dans le calme qui suit la tempête, une question s’impose brutalement : quel est le véritable sens de mon engagement ? Et le doute s’insinue en moi : est-ce que je maîtrise encore mes motivations, s’agit-il d’un plaisir authentique ou d’une attitude narcissique ? Où tout cela me – nous – conduisait-il ?

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