Accueil > Articles > Récit de course > Tempête au refuge du Pinet
Le refuge du Pinet ? C'est par là. (photo Clément)
Le refuge du Pinet ? C'est par là. (photo Clément)
Samedi après-midi : ça y est, les skieurs sont au refuge. (photo Clément)
Samedi après-midi : ça y est, les skieurs sont au refuge. (photo Clément)
Le soir : on creuse un trou dans la glace pour prendre de l'eau. (photo Clément)
Le soir : on creuse un trou dans la glace pour prendre de l'eau. (photo Clément)
Lundi matin : le vent violent permet au ciel de se dégager. (photo Clément)
Lundi matin : le vent violent permet au ciel de se dégager. (photo Clément)

Tempête au refuge du Pinet

Par Laurene, le 23.01.08

Dans le cadre du concours "la plus belle plume".

Un certain dimanche soir de janvier : pas de nouvelles de mes amis partis skier tout le week-end...
Je vous raconte l'histoire comme je l'ai vécue depuis Toulouse, tandis que c'est Grégory, un de mes trois amis partis skier, qui raconte depuis l'Ariège profonde !



Dimanche soir, 21h, Toulouse (vu par Laurène)

Je viens de rentrer de Pau, où j’ai passé le week-end chez mes parents. Blessée, je n’ai pas suivi mes amis qui avaient prévu du ski de rando, malgré le temps plus que médiocre. Cependant, j’aimerais bien avoir de leurs nouvelles. J’appelle donc Grégory. Qui ne répond pas : son portable est éteint. J’essaie alors d’appeler Clément : même chose. Bizarre. Sont-ils déjà couchés, exténués par leur week-end ? J’essaie d’appeler Hélène, qui a un téléphone fixe ; je laisse sonner un bon moment mais personne ne répond. Bizarre bizarre.

Quelque chose ne va pas… Peut-être ont-ils eu un problème de voiture et ils sont coincés dans un endroit où les portables ne passent pas. Mais je n’y crois pas vraiment. En réalité, je commence à sérieusement m’inquiéter : il a beaucoup neigé hier et aujourd’hui, notamment en Ariège où je viens d’entendre que la RN20 avait été coupée juste avant l’Andorre. J’hésite à appeler Jérémy, un autre ami, pour savoir s’il a eu des nouvelles de nos trois skieurs : s’il n’a pas essayé de les joindre, je risque de l’inquiéter, ce que je ne souhaite pas… mais peut être sait-il où ils sont partis exactement, et il pourra par ailleurs me donner le numéro de téléphone du PGHM de Savignac ; il trouvera ça sur Internet, que je n’ai pas chez moi.
Je fini donc par l’appeler : tu as essayé de joindre Greg ? Oui, sans succès… J’entends à sa voix qu’il est aussi inquiet que moi. Il ne sait pas non plus où ils sont allés. Commence alors un travail de mémoire pour retrouver ce dont nos amis avaient parlé vendredi midi : l’Ariège, le Luchonnais ? C’est vaste tout ça. On arrive finalement à cette conclusion : ils sont probablement au refuge du Pinet. Je pense également au refuge de Rulhe, mais c’est moins probable. Jérémy trouve ensuite le téléphone du PGHM, et me demande si j’appelle maintenant. Ah… je ne sais pas… Initialement je m’étais dis que j’appellerai demain matin, mais la question de Jérémy me laisse perplexe… Oui, je vais appeler, je lui réponds.
Ce que je fais immédiatement : j’explique la situation et donne le signalement de mes trois amis, ainsi que de la voiture de Grégory. Ils vont d’abord vérifier qu’il n’y a pas eu d’accident de la circulation les impliquant. Le gendarme me rappelle : pas d’accident de la route. Puis il m’explique que ce soir ils ne peuvent rien faire étant donné la quantité de neige fraîche, mais que la météo de demain matin – meilleure, permettra sans doute d’envoyer l’hélicoptère si je n’ai pas eu de nouvelles d’ici là.

Il est un peu plus de 23h, je n’ai rien d’autre à faire, maintenant, que de dormir et attendre que demain matin arrive. Bien entendu, le sommeil ne vient pas. Je n’arrive pas non plus à lire pour me changer les idées : mon cerveau reste obnubilé par les idées noires qui le traversent : blessure, igloo, avalanche... Ces trois mots tournent en boucle dans ma tête. J’essaie de chasser l’idée de l’avalanche en pensant que peut-être l’un d’eux est seulement blessé, et j’espère qu’ils sont à l’abri dans un refuge. Ce n’est que vers 3h du matin que je finis par tomber dans les bras de Morphée.


Flash-back :

Samedi midi, parking de l’Artigue (Ariège) (vu par Grégory)

Clément, Hélène et moi sommes prêts. Skis aux pieds, sacs bien remplis sur le dos, nous pouvons attaquer la montée au refuge du Pinet. Il ne doit pas faire beau ce week-end, mais pour cet après-midi et la montée au refuge, c’est encore correct. Nous pensons tous les trois la même chose : on est mieux à prendre l’air et dormir en montagne qu’à rester tout le week-end à Toulouse. Si demain le temps est mauvais, comme annoncé, ce sera grasse mat’ et descente tranquille.

Pendant la montée Hélène montre quelques signes de fatigue, donc on finit par lui alléger son sac. Les nôtres s’alourdissent d’autant ! Dans la pente raide sous le refuge, la neige est très dure ; Clément et moi montons avec les couteaux, mais je recommande à Hélène, moins à l’aise, de finir en crampons. La lumière commence à décliner quand nous atteignons enfin le refuge : les neuf cents mètres de montée nous ont pris plus de temps que prévu. Avec satisfaction, nous constatons que nous sommes seuls, ce qui n’est finalement pas étonnant, étant donnée la météo du week-end : neige prévue cette nuit et demain. Seule la partie hiver du refuge est ouverte, c'est-à-dire une pièce avec un bat-flanc (une bonne dizaine de couchages), beaucoup de couvertures, une table et deux bancs. On s’y installe puis on va chercher de l’eau dans le lac, vingt mètres en contrebas du refuge. Bien sûr le lac est gelé, et il faut l’attaquer au piolet pour trouver l’eau. Vers 18h, comme la météo l’avait annoncé, la neige commence à tomber. Le dîner est accompagné d’une bouteille de Muscat que Clément a fait l’effort de monter et qui rend l’ambiance plutôt joyeuse.
Chacun prend ensuite autant de couvertures qu’il le souhaite pour se confectionner un petit nid douillet et passer une bonne nuit.


Dimanche matin 8h, refuge du Pinet

Clément est le premier réveillé. Il se lève pour aller voir le temps par l’unique fenêtre de la pièce. Il a l’air d’avoir neigé et ça continue. A mon tour je me lève, et une sortie sur le pas de la porte me le confirme. Mais je trouve qu’il n’en est pas tombé tant que ça : une dizaine de centimètres sur la rambarde de l’escalier. En revanche la visibilité est mauvaise et il neige toujours : il n’est pas question de faire autre chose que de descendre à la voiture. Nous avalons ensuite notre petit-déjeuner et nous préparons donc à descendre.

Lorsque enfin tout le monde est prêt, on peut fermer le refuge et sortir. Et là, surprise, ce ne sont pas dix centimètres comme je croyais, mais facilement soixante, voire soixante-dix ! Le seul fait de chausser les skis dans cette épaisseur demande équilibre et souplesse. Au départ, la pente est faible, et il faut pousser sur les bâtons pour avancer. Puis nous atteignons le haut du raidillon qui marque le début de la descente.
A partir de là, il est impératif de garder nos distances, étant donné la quantité de neige fraîche déjà tombée. Je descends en premier puis essaie de me mettre à l’abri ; puis chacun leur tour, Clément et Hélène me rejoignent. La mauvaise visibilité, cependant, nous empêche de trop nous éloigner les uns des autres. Tout d’un coup, alors que je suis reparti, je vois glisser sous mes skis une petite coulée de poudreuse. La neige descend heureusement sans moi ; mais cette descente commence vraiment à craindre… Lors du regroupement qui suit, la question est posée : que fait-on ? Est-ce que l’on continue la descente, malgré la visibilité quasi-nulle et le risque de coulée bien réel, comme en témoigne celle qui vient de partir, en guise d’avertissement ? Ou bien faut-il remonter au refuge, et au moins attendre que la visibilité soit meilleure ? Le refuge n’est pas loin, il est donc encore temps d’y remonter rapidement. Nous retenons finalement cette dernière solution.

A 10h30, nous voilà donc de retour dans l’unique pièce de la partie hiver du refuge du Pinet. N’ayant rien d’autre à faire, on s’enfouit sous les couvertures pour attendre ou dormir : même s’il n’est que mental, le mode « survie » est enclenché. Régulièrement, Clément se lève et donne son compte-rendu météo : la visibilité ne s’améliore pas, il neige encore… La journée avance ; toujours pas d’évolution. Petit à petit, l’idée fait son chemin dans ma tête et dans celle de mes amis : nous ne descendrons pas aujourd’hui. Ce n’est pas un problème en soi : nous sommes bien au chaud au refuge, avec des vivres, probablement laissées par de précédents randonneurs, qui permettraient de tenir une semaine. Le problème est ailleurs : il n’y a pas de téléphone dans la partie hiver du refuge et aucun de nos portables ne capte un quelconque réseau (on voit là que l’Ariège est un coin des Pyrénées encore bien sauvage). Impossible donc prévenir qui que se soit et je redoute que Jérémy ou Laurène essaient d’appeler…
Avant la nuit, Clément et moi préparons une sortie, d’une part pour aller chercher de l’eau et d’autre part pour essayer de trouver du réseau. Dans la tempête, la sortie s’apparente à une expédition : la hauteur de neige fraîche atteint par endroit le mètre et les skis sont indispensables pour se déplacer, ne serait-ce que de quelques mètres. Pour remplir les gourdes, il ne faut plus seulement casser vingt centimètres de glace comme la veille, mais au préalable pelleter un mètre de poudre dans un vent violent. Dans l’espoir de trouver du réseau, on monte sur un promontoire au dessus du refuge ; chacun sur notre téléphone, on a préparé un SMS avant de sortir, prêt à être envoyé. Comme nous avons deux opérateurs différents, ça augmente nos chances de réussite. Mais non, rien, il n’y a rien à faire de ce côté-là. Rentrer au refuge, dormir – encore, et aviser demain matin.
Mais après avoir passé une journée à dormir, personne ne parvient à trouver le sommeil une fois la nuit venue ; le bruit du vent qui souffle en rafales n’aide pas et quelques questions nous taraudent… Parfois on imagine en souriant ce qu’on pourrait faire avec l’argent de la vente à Paris-Match du récit et des photos de cette histoire ! Mais l’interrogation majeure demeure : quand Jérémy et Laurène se rendront-ils compte que nous ne sommes pas rentrés et quand donneront-ils l’alerte ? Déjà ce soir ? Cela voudrait dire que les secours monteront peut-être tôt demain matin. Au plus tard, et c’est ce que l’on espère, ils se verront demain à la pause de 10h et appelleront alors les secours. Il faudrait donc les prévenir avant afin d’éviter une intervention inutile du PGHM. Quoi qu’il en soit, nous avons tout intérêt à nous lever tôt et descendre le plus vite possible, si la météo et la nivologie le permettent. A ce moment là, nous aimerions tous les trois être déjà à la voiture car la pensée de la coulée partie ce matin n’est pas rassurante et l’idée d’avoir à chercher dans la tempête une personne ensevelie l’est encore moins. Si cette histoire finit bien, il faudra faire une petite bouffe avec les potes !

En fin de nuit, Clément nous annonce la nouvelle : ça se dégage, le vent à l’air de se calmer et quelques étoiles sont visibles ! Enfin on sort de nos couvertures en même temps que le jour se lève. Coup d’œil vers le ciel : le vent dissipe les derniers nuages. Branle-bas de combat : il faut descendre.



Lundi matin, 8h, Toulouse


Après ma petite nuit, je dois aller en TP. Avant le début des cours, je trouve Jérémy dans le hall de l’école. Je suis contente de le voir. Aucun de nous n’a eu de nouvelles et je rappelle les secours. Ces derniers vont donc envoyer l’hélicoptère et me tiennent au courant. Je file ensuite en TP où j’explique à Julien pourquoi ce matin, un tiers de notre trinôme, Clément en l’occurrence, est manquant.

Lundi matin, sous le refuge

Petite précaution avant de quitter le refuge : dans l’hypothèse où les secours viennent à notre recherche, nous laissons en évidence sur la table du refuge, un mot à leur attention : « Pour secours : Hélène X., Clément Y., Grégory Z. : descente retardée pour cause de mauvais temps ; descente par l’itinéraire d’été le ../.../200. ».
Si la pente sous le refuge nous parait dangereusement plaquée, on essaiera de passer par une arrête voisine. Dans cette perspective, on enfile les baudriers et la corde est rangée sur le haut du sac. Enfin, je demande si tout le monde est bien d’accord pour tenter la descente. Clément moi sommes pour, et Hélène nous assure qu’elle nous fait confiance et nous laisse la responsabilité de la décision. La pression est sur Clément et moi ; on y va.
Maintenant qu’il fait beau, nous pouvons plus facilement garder nos distances. La neige et devenue croûtée avec le vent qui a soufflé toute la nuit et nous passons sans encombre la partie raide sous le refuge. En prenant le moins de risques possible, donc en évitant de s’exposer aux pentes raides, on traverse ensuite vers la forêt. Puis tout à coup, j’entends le « flap flap » de l’hélicoptère et je dis à mes deux amis : ça, c’est pour nous. L’hélico apparaît au fond de la vallée, monte doucement, change de vallon puis revient, à peu près à l’altitude du refuge. Enfin il doit voir nos traces et pique dans notre direction. Un gendarme est déposé à proximité de notre petit groupe et nous confirme que c’est bien nous qu’ils recherchent. L’hélico repart pour déposer le deuxième gendarme à la voiture. Le secouriste explique que maintenant qu’ils ont été dépêchés, ils vont nous ramener à la voiture, même si les difficultés de la descente sont passées. A ce moment là, on appréhendait quelque peu de potentielles remontrances, mais le gendarme est très « cool » et nous explique simplement comment va se passer l’hélitreuillage. Ainsi, on se retrouve tous les trois à la voiture à peine quelques minutes plus tard.
Voiture complètement ensevelie sous plus de soixante centimètres de neige ; seule la plaque d’immatriculation a été dégagée pour vérifier son signalement. Le second gendarme s’inquiète de savoir si tout va bien, si nous n’avons pas eu froid et demande au passage si nous sommes équipés d’ARVA. Un petit mot également pour dire de toujours donner l’objectif précis à quelqu’un, car s’ils avaient été certains de nous trouver au Pinet, ils seraient montés dans la nuit. Je m’en étonne, trouvant une telle expédition trop risquée, mais le gendarme m’assure qu’ils sont là pour ça et savent gérer le risque. Quoi qu’il en soit, on remercie les secouristes !
Et maintenant, oh miracle, ça capte ! Nous pouvons enfin envoyer un SMS à Jérémy et Laurène pour dire que tout va bien, le PGHM nous a secourus.
Après quelques formalités d’usages, et les recommandations du gendarme pour la descente en voiture, on dégage cette dernière, on chaîne, et on peut enfin rentrer à Toulouse où on sera en cours cet après-midi !



Toulouse

Dans la matinée, je reçois enfin un SMS de Grégory : ouf, tout va bien. Le PGHM m’appelle quelques minutes plus tard et me confirme qu’ils les ont trouvés sains et saufs, et qu’ils sont maintenant à leur voiture. Je transmets à Jérémy ; on est tous les deux vraiment soulagés.


Morale de l'histoire ;-)

Tout s’est donc bien terminé ; on en a été quittes pour un hélitreuillage pour mes amis, et une nuit angoissée pour moi.
On sortait souvent en montagne, même par mauvais temps, en se disant qu’il ne fait jamais complètement mauvais au point de ne pouvoir rien faire, et qu’on est toujours mieux en montagne qu’en ville… Mais dans le mauvais temps, la montagne peut changer de physionomie très rapidement et devenir extrêmement hostile. Cette histoire nous a rappelé que le mauvais temps est à prendre au sérieux, d’autant plus en hiver, et si la météo annonce de la neige en abondance, elle ne se trompe pas forcément...
Parfois, quand il fait mauvais, on n’est pas si mal sous la couette !

Commentaires

Pas de commentaire

Ajouter un commentaire

Connectez-vous pour ajouter un commentaire.

VTT de montagne