Accueil > Articles > Récit de course > Maroc : une aventure que je n'oublierai pas
Habitations en terre dans le soleil couchant
Habitations en terre dans le soleil couchant
Tacheddirt au retour du tizi Likemt
Tacheddirt au retour du tizi Likemt
Vue sur le Ouanoukrim et son couloir nord ouest depuis tizi n'tamatert
Vue sur le Ouanoukrim et son couloir nord ouest depuis tizi n'tamatert
La neige est tombée cette nuit sur les sommets au dessus de Aroumd
La neige est tombée cette nuit sur les sommets au dessus de Aroumd
Au loin on devine le désert du Sahara. Sensation  iréelle deouis le sommet du Ouanoukrim
Au loin on devine le désert du Sahara. Sensation iréelle deouis le sommet du Ouanoukrim

Maroc : une aventure que je n'oublierai pas

Par jules, le 17.01.08

Dans le cadre du concours de la plus belle plume
***************************************************************

4h30. La sonnerie du réveil nous sort brutalement d’une trop courte nuit. Le rendez vous à l’aéroport est à 6h. Le temps d’avaler quelques biscottes et de charger tout le matos dans la voiture, nous voilà en direction de l’aéroport de Blagnac où nous devons retrouver le reste de l’équipe. Le cerveau embrumé, nous sommes tous les 9 rassemblés autour de la montagne de sacs devant la porte d’embarquement. Avec Steph, nous avions veillé à bien tout peser une ultime fois la veille. A 100g près nous respections les 23 kilos par personnes, mais ce matin, devant ce fatras de sacs plus gros les uns que les autres, j’ai du mal à croire que nous n’allons pas exploser notre quota.
Après l’enregistrement, nous nous dirigeons vers la porte d’embarquement où le Boeing pour Marrakech nous attends. Malgré l’excitation du départ, le café matinal n’a pas réussi à nous réveiller complètement et les quelques heures de vol qui nous séparent du Maroc, vont nous permettrent de finir notre nuit. C’était sans compter la trentaine d’adolescents québécois en voyage de classe au Maroc… Nous en profitons avec Steph pour faire plus ample connaissance avec Philippe et Jean Marc que nous ne connaissons pas encore.
11h30. L’avion est en approche de l’aéroport de Marrakech et nous apercevons les sommets enneigés du haut Atlas. "Mais… c’est de la néééiiige ?!?" s’écrit la jeune québécoise assise à mes cotés. Je lui explique que la Maroc possède une longue chaîne montagneuse dont plusieurs sommets dépassent les 4000 mètres et que, l’hiver venu, ceux ci se couvrent de neige. "C’est une blooogue ?" me répond t’elle toujours avec le même accent à couper au couteau. Elle est incrédule et me prend presque pour un fou lorsque je lui dit que nous nous dirigeons vers ces sommets pour y skier durant une semaine. Forcement, les skieurs ne sont pas légion dans les avions en direction du Maroc et nous passons pour des extra terrestres lorsque nous traversons avec nos skis le parking de l’aéroport pour retrouver la fourgonnette de Ahmed.

Ce dernier, qui assure toute la logistique de la semaine, nous reçoit les bras grands ouverts avec un "Salam Alekoum" tonitruant. Devant l’excitation et la bonne humeur de ce petit homme, on pourrait presque croire que c’est lui qui part pour une semaine de ski de rando !
La matériel fixé et les 9 gaillards entassés, la fourgonnette prend la route, défoncée, qui mène à Oukaimeden, petite, toute petite station sur les premiers sommets enneigés du haut Atlas. Durant le trajet, Ahmed nous apprend qu’il a neigé pendant 3 jours juste avant notre arrivée et que le beau temps semble s’être installer pour un moment. Nous savions que la fin du mois de janvier était la période la plus propice au ski de rando au Maroc mais nous n’en attendions pas autant tout de même !
Oukaimeden. Effectivement, c’est petit : en tout et pour tout 3 téléskis et un télésiège, mais qui semblent répondre amplement aux envies des rares Marocains présents sur les pistes. Nous faisons la connaissance de Mohamed, qui sera notre guide pour la semaine au travers de ses montagnes natales. Tout aussi jovial que son frère Ahmed, nous déchargeons tout le matériel en sa compagnie, avant de s’attabler devant un énorme tajine au Poulet. Les biscottes toulousaines étant maintenant bien loin, nous nous ruons sur ce plat aux dimensions hors normes.
Nous aurions pu partir sans aide extérieur, mais finalement passer par une logistique locale permet d’une part d’apprécier dans les meilleures conditions ce voyage dépaysant et d’autre part de fournir momentanément un peu de travail à quelques marocains. Je profite de ce dernier repas pantagruélique car les suivants seront certainement plus frugales.

En début d’après midi nous profitons des installations de la station pour tracer quelques courbes dans une poudre de cinéma. Entre 2 descentes, un arrêt en haut du télésiège nous permet de voir le trajet que nous allons faire les jours suivants. De beaux sommets enneigés et un dépaysement complet en perspective.
16h, il est temps de faire nos adieux à Ahmed que nous retrouverons 3 jours plus tard à Aroumd. Pour l’heure nous nous chargeons de nos gros sacs et montons en direction du col qui nous sépare de la vallée de Tachedirt. Bien vite nous déchaussons à la descente car malgré l’enneigement récent, les pentes sud ont vite fondues sous le soleil Marocain. Nous sommes en janvier, mais le soleil tape comme celui du printemps en France avec les mêmes conséquences sur la présence de neige et sa qualité.
Nous arrivons à la tombée de la nuit au gîte de Tacheddirt. Nous nous répartissons les "chambres" et laissons les plus confortables aux anciens. Fred, Laurent, Phillipe, Jean Marc et moi nous retrouvons donc dans une petite pièce aux murs de terre et au plafond en canis et torchis. Le temps de faire un peu de place entre les sacs, une grande marmite de soupe aux poix chiche vient prendre place au milieu de nous. La nuit est tombée et la chaleur qu’elle apporte redonne un peu de vie à tous le monde. Comme prévu, la soupe semble être la seule pitance pour ce soir et chacun de nous n’hésite pas à se resservir de nombreuses fois. Nos estomacs ont beaux être pleins, la marmite n’est toujours pas finie. L’aide cuisinier l’emporte donc… avant de ramener un énorme couscous ! Argh, nous avons tous faits la même erreur, imitant Mohamed, et il est dure de trouver un peu de place pour ce succulent plat. En prévision de la nuit fraîche qui nous attends et de la journée du lendemain, certains réussissent à avaler quelques merguez et boulettes arrosées d’harissa.

La nuit fut fraîche et le thé du matin réussi à nous réchauffer un peu. Bien vite nous chargeons les mules avec tout le matériel de ski et nous mettons en route. La neige au Maroc est une réalité, mais il faut tout de même aller la chercher assez haut et les mules transforment une marche d’approche un peu pénible en sympathique rando à travers les villages et leur cultures en étages.
Les premières neiges sont maintenant là et il est temps de chausser. Comme promis par Ahmed, la neige est légère et les températures du matin laissent penser que ça devrait durer plusieurs jours. Nous relayant pour faire la trace, nous remontons tranquillement les combes jusqu’au col tizi likemt. La journée est superbe et le soleil tape de plus en plus fort. Bien vite les couches de vêtements rejoignent le fond du sac. Arrivée au col en début d’après midi, un peu lessivés par la chaleur, mais aussi par l’altitude de 3700m. L’entraînement dans les Pyrénées ne permettra jamais de s’acclimater à l’altitude et aujourd’hui nous tirons un peu la langue dans les dernières conversions.
On profite de la vue tout en sortant le ravitaillement : jambon et saucisson que nous ne partageons évidemment pas avec Mohamed ! Celui ci se contentera de quelques fruits secs. Lorsque vient l’heure de la descente, l’excitation de tracer ces pentes de neige vierges est sublimée par le sentiment que, sans doute, peu de randonneurs à skis ont eu le plaisir de descendre ces pentes dans ces conditions. Certes ça semble très enfantin et égoïste, mais dieu (Allah devrais je dire) que c’est bon !
Gavés de poudreuse, nous retrouvons nos mules à l’extrémité de la dernière langue de neige. Le retour au village est plus animé que ce matin : c’est l’après midi, il fait bon dehors et les enfants longent le chemin du retour. "Fanite, Fanite" nous demandent ils invariablement. Ne parlant ni arabe ni berbère, j’apprendrai le soir même qu’ils nous réclamaient des bonbons. Arrivés au gîte, nous sommes accueillis avec du thé à la menthe et quelques biscuits. Le dépaysement a vraiment du bon !
Le soir, ayant retenu la leçon de la veille, nous ne nous jetons pas comme des affamés sur la soupe de poids chiche et gardons de quoi déguster le tajine. Entre 2 bouchées, Mohamed en profite pour nous apprendre un peu de berbère, et nous découvrons bien vite que bon nombre de mots que je prenais pour de l’argot ne sont autre que du pur berbère ou arabe. Un petit "kawa" pour faire glisser le tajine ? Nous retrouvons notre frigo pour la nuit où, forts de l’expérience de la nuit précédente, nous gardons quelques couches supplémentaires dans le sac de couchage.

Le lendemain, direction Bou Iguenouane, pour une nouvelle session poudreuse. Aujourd’hui des enfants du village nous accompagnent avec du matériel de fortune : des skis sans carre et sans peau et des chaussures en cuir pour certains… Malgré la neige qui reste encore poudreuse, il cavalent largement devant et nous attendent par moment. Nous profitons de cette belle journée ensoleillé et prenons notre temps pour monter jusqu’au sommet. Là, nos jeunes amis nous attendent avec quelques bouteilles de soda plantés dans la neige qu’ils comptent bien nous vendre pour améliorer les fins de mois… Je dois avouer que nous ne l’avons pas vu arrivé ! Mais c’est avec plaisir que nous leur achetons leur quelques bouteilles, autant pour les récompenser des efforts faits pour gagner ces quelques pièces que pour nous désaltérer.
Après un moment de contemplation au sommet nous entamons la descente dans une neige toujours aussi bonne. Le soleil n’a pas encore eu raison de sa légèreté et c’est encore une fois un pur moment de jouissance que de profiter de ces larges combes blanches qui font face à cette vallée ocre quasi sèche. Le plaisir ne semble pas complètement partagé par tous car les jeunes marocains ont bien du mal à faire 2 virages d’affilé. Nous sommes tout de même impressionnés par la témérité de ces novices du ski : ils n’hésitent pas à prendre de la vitesse sans pour autant être sur de pouvoir s’arrêter sans casse. En bon public, nous laissons le champ libre à nos champions et, postés en bordure de combe, nous les encourageons et rions à gorges déployées lorsque l’un d’eux réalise un triple boucle piqué se finissant en énorme baignoire dans la poudreuse. Je ne suis tout de même pas certain de pouvoir faire beaucoup mieux avec leur matériel de haut niveau ! Comme hier, la descente s’achève au bout de l’ultime langue de neige où nos fidèles destriers nous attendent en broutant les quelques mottes encore consommables.
Le soir, le rituel est bien rodé : thé à la menthe, petits biscuits suivi de quelques parties de cartes avant l’orgie du soir. Cependant il faut refaire les sacs pour demain matin, car demain sera une journée de randonnée… à pieds ! En effet nous changeons de vallée pour rejoindre le village d’Aroumd où Ahmed nous accueillera dans son gîte. Le chemin n’est cependant pas sous la neige et c’est au rythme des mules que nous avancerons à flan de montagne.
Tandis que Paul et Patrick soignent leurs premières ampoules, chacun réorganise les gros sacs afin charger les mules au maximum.

Levé 7h et grand beau temps comme depuis notre arrivée. Nous avons tous troqué les équipements de skis pour les petits pantalons de marche et les bonnets contre les casquettes. Nous quittons Tacheddirt et entamons cette journée par une longue traversée sur le versant opposé au village. Ces conditions sont plus propices aux échanges et les bavardages vont bon train. En chemin nous croisons 3 petites filles en guenilles surmontées par d’énormes ballots de paille. Ceux ci sont tellement démesurés par rapport à ces frêles gamines qu’on se demande qui tient l’autre… Comme bien des touristes dans des pays pauvres, j’ai du mal à ne pas ressentir un certain malaise face au décalage entre elles et nous : alors que nous profitons de ces superbes paysages pour notre plaisir, elles s’éreintent sur les même chemins pour leur survie.
Passé le col, le chemin redescend la vallée au fond de laquelle se trouve Imlil, ville touristique à partir de laquelle s’élance en été nombre de treks en direction du Toubkal, point culminant du massif. Alors que la vallée de Tacheddirt était quasiment privée d’arbres, celles ci abrite de nombreux pins au milieu desquels nous sinuons toujours en direction d’Aroumd. Mohamed nous apprend que le genévrier, qui recouvrait une partie de la montagne, a presque disparu suite a son utilisation comme bois de chauffage et qu’il est maintenant interdit de couper ceux encore sur pied.
Arrivée à Aroumd. Il nous faut encore remonter quelques ruelles caillouteuses afin d’arriver jusqu’au gîte d’Ahmed qui se trouve sur les hauteurs du village. "Salam alekoum! ça va ? ça va bien ? la marche, pas trop fatigués ? viens t’asseoir. Bois un peu ! Venez manger !". Ahmed et son entrain naturel. Il me fait un peu penser à ma grand mère, toujours en mouvement, qui était aux petits soins avec ses enfants et petits enfants de peur que quelque chose n’aille pas. Ahmed est en quelque sorte ma grand mère marocaine et comme un bon petit fils je prends place à la tablée familiale, imité par les 8 cousins !
Repus et cuis par le soleil, alors que nous commençons à nous laisser bercer par une légère brise, Mohamed nous propose de profiter de l’après midi pour aller au Hammam du village. "Y’a un hammam dans ce village ???!!?? " Très sincèrement, j’ai du mal à y croire ! Il nous explique que dans chaque village, avec un minimum d’habitants, il y a un hammam traditionnel. Tous le monde s’y rend, c’est la pratique. Evidemment les horaires sont aménagés de manière à ce que les hommes et les femmes ne s’y retrouve pas au même moment. De même il nous précise qu’il faut profiter de ce début d’après midi pour y aller car il devrait être vide, les hommes étant pour l’instant à la mosquée. Même si je m’attend à voir une pièce exiguë emplie de vapeur, je me dit que c’est sûrement la seule occasion de nous décrasser. Une fois de plus étonnement général : trois grandes pièces se succèdent, de la plus tiède à la brûlante. Chacun prend son saut en plastique afin d’y faire son mélange d’eau à la bonne température puis savonnage général. J’oublie quasiment que je suis venu au Maroc pour faire du ski de rando ! Nous restons une bonne heure avec les pores dilatés quand vient l’heure de sortir. Alors que nous croyons rejoindre paisiblement le vestiaire, Mohamed nous arrête dans la dernière salle : "C’est pas fini ! C’est le hammam traditionnel ici. Mettez vous en ligne et protégez vous le bas du ventre". Je comprends bien vite de quoi il s’agit quand l’homme qui prépare des seaux d’eau de différentes températures depuis plus d’une demi heure arme son bras bien haut et d’un geste brutal nous bombarde littéralement du contenu du seaux. N’y étant pas préparer, le premier jet me coupe presque la respiration. Les seaux se succèdent avec une eau de moins en moins chaude, voir froide pour le dernier.
Au propre comme au figuré, nous sommes rincés ! 2000m de dénivelée auraient sans doute été moins éreintant. Alors que nous sortons du hammam, nous croisons les fidèles qui sorte de la prière. Direction le gîte pour une sieste générale.
Le soir, tous attablés autour de Ahmed et son frère, les discutions s’éloignent des montagnes et du ski. Pressé par nos questions, Ahmed se lance dans une grande explication sur certaines pratiques et obligations des musulmans. Nous découvrons un homme intelligent, ouvert et généreux qui n’hésite pas à nous expliquer sa pratique de l’Islam.

Au levé du jour nous découvrons que le bas de la vallée est prise dans une purée de pois impénétrable. Nous prenons donc notre temps pour déjeuner et faire nos sacs. Aujourd’hui, nous quittons Aroumd pour rejoindre le refuge Nelter qui semble être le seul "refuge à l’occidental du massif". En fin de matinée les nuages se dissipent et les hautes cimes apparaissent : il a neigé dans la nuit ! Définitivement nous avons beaucoup de chance en ce qui concerne l’enneigement. Ce n’est pas pour autant que nous quitterons Aroumd les skis aux pieds ! Départ avec les mules, qui une fois de plus nous porteront tout le matos jusqu’à ce que le chemin devienne impraticable, pour remonter progressivement la vallée qui mène au pied des plus hauts sommets. Nous retrouvons la neige assez vite et il est temps de remettre les skis au pied et les gros sacs sur le dos : cette fois nous porterons notre pitance jusqu’au refuge. Aujourd’hui l’expression être chargé comme un mulet prend tout son sens !
Le vent a fait son œuvre et la neige est une bonne poudre froid bien tassée. Au fond de la vallée nous sommes à l’abri, mais les panaches de neige accrochés aux plus hautes cimes trahissent un vent violent en altitude. Le refuge est en vue mais il reste encore une longue traversée sous les barres rocheuses qui nous cachent maintenant du soleil. Il fait froid et les spin drifts incessants dans les goulottes qui nous surplombent rajoutent à l’ambiance glaciale du jour qui tombe. Inconsciemment ou pour nous réchauffer, nous nous tirons la bourre avec Steph et c’est quasiment au pas de course que nous arrivons dans le refuge. Nous le trouvons bondé et le dépaysement s’est maintenant envolé bien loin : suisses, autrichiens, français et autres européens se comptent par dizaines et le volume sonore est en conséquence.
Nous arrivons tout de même à nous frayer un chemin jusqu’au dortoir où nous nous emparons des dernières places disponibles. Les sacs sont posés dans un coin et les affaires triées pour le lendemain. Après un repas pris rapidement, tout le monde s’empresse de finir la soirée dans les sacs de couchage et s’isoler du froid humide qui règne dans les dortoirs.

Grand beau et, aux vues des volutes de neige entourant le refuge, grand vent pour cette journée qui nous emmènera au sommet du Ras ouanoukrim à plus de 4000m. Une première symbolique pour certains d’entre nous et l’excitation est palpable. Seul Gilles ne partage pas cet enthousiasme : suite à une tourista carabinée, il a passé la nuit entre sa couchette et les toilettes et ce matin il n’est pas en état de prendre la route. Après quelques mots de réconfort au malade, nous nous mettons bien vite en route en laissant partir la horde de randonneurs vers le Toubkal voisin, qui, de par ses quelques dizaines de mètres supplémentaires, jouit d’une fréquentation beaucoup plus importante.
Il fait froid et le vent a l’œuvre depuis hier a passablement cartonné la neige en fond de vallon. Arrivée au col, le vent se fait de plus en plus fort. Il faut déchausser et poursuivre sur 200m un bout d’arête rocheuse escarpée. L’un après l’autre nous passons ces quelques difficultés puis nous rechaussons pour parcourir les dernières pentes de neige avant le sommet. Le vent associé aux effets de l’altitude que je rencontre pour la première fois rendent les derniers mètres difficiles, mais je sais que la récompense au sommet sera de taille. 11h. Steph et moi atteignons le sommet en premiers, légèrement en avance sur les autres. Nous sommes seuls sur ce dôme et l’immensité qui s’offre à notre regard nous laisse sans voix. Ce n’est pas le Toubkal qui retient notre attention, mais les dimensions hors normes de l’horizon à l’est : à quelques dizaines de kilomètres débute le Sahara et les couleurs chaudes qui s’en dégage tranchent avec l’ambiance glacial du sommet. Aussi loin que porte le regard, aucun relief n’arrête les visions de dunes, de touareg et de dromadaires, et seuls les frissons dus au vent qui me transperce me tirent de mes rêves de bédouins.
Le reste de la troupe arrive. Certains ont souffert dans la dernière montée et les traits sont tirés sur le visage de Paul et Patrick. Une pause s’impose et chacun prend le temps d’apprécier le panorama. Lorsque le froid devient trop mordant, les peaux sont rangées, les chaussures serrées et les skis mis en position descente. C’est le deuxième cadeau de la journée qui commence maintenant : le couloir NO qui rejoint le vallon qui mene au refuge. Un beau couloir de 400m au moins, à 40° de moyenne.
Je m’engage dedans en premier. Les 20 premiers mètres sont plus raides et le vent fort largement présent incite à la prudence. La neige, bien compactée avec un bon grip promet une superbe descente. J’enchaîne quelques virages sur une centaine de mètres puis me poste dans un renfoncement. Steph m’imite et se poste sur la rive opposée du couloir. En attendant que chacun ait pu faire ces premiers virages, je jette un coup d’œil vers le bas afin d’apprécier la suite.
Lorsque je me retourne pour observer l’évolution du reste du groupe, mon sang se glace instantanément : Patrick vient de passer sous mes yeux sur le dos, la tête en bas à une vitesse démesurée et je le vois maintenant poursuivre sa course folle au delà du couloir. Merde, merde, merde. Ce que n’importe quel montagnard redoute dans sa vie vient de nous arriver : le gros pépin. Je fais signe à Steph que je descend immédiatement. Alors que je suis largement capable de skier de telles pentes, je me contente de déraper l’intégralité du couloir afin d’assurer au maximum mais aussi parce que j’ai les jambes coupées après ce que je viens de voir.
J’arrive sur place et découvre le corps de Patrick. Immobile et portant de lourds stigmates de sa chute. Je garde l’esprit clair et analyse froidement la situation. Après avoir fait quelques examens possible, je fais ce que jamais je n’aurais penser avoir à faire. J’appelle au secours. Je gueule au secours car plusieurs randonneurs assez proches montent dans ma direction. En attendant leur arrivée je creuse une plate-forme pour pouvoir examiner plus correctement Patrick. Arrivés sur place les 2 randonneurs sont en fait des aspis, ce qui me soulage un peu. Ceux ci luttent un long moment afin de tenter quelque chose mais le couperet tombe : la chute a été fatale. Le reste du groupe arrive et nous leur apprenons la nouvelle.
La descente du corps s’organise sur un traîneau de fortune et il faut que je garde encore la tête froide pour le conduire avec les autres jusqu’au refuge. Celle ci est interminable et réellement éprouvante physiquement et psychologiquement. 50m avant d’arriver au refuge je cède ma place à un randonneur voulant donner un coup de main, je m’écarte de la foule et éclate en sanglots. C’en est trop. Ca fait trois heures que je prends sur moi pour que tout se déroule sans heurts supplémentaires, mais maintenant l’émotion me submerge…

Le voyage est bien évidemment écourté et il nous faut passer de longs moments à la gendarmerie avant de rejoindre Marrakech où nous devons attendre encore un jour l’avion du retour. Les ballades dans le souk n’arrivent guère à nous changer les idées, mais c’est ce que nous trouvons de mieux à faire avant notre retour en France.

***************************************************************
Suite à cet événement, durant une année complète, je partais chaque fois en montagne avec une boule au ventre. Puis cette sensation s’est peu à peu estompée, mais je n’en ai jamais reparlé, pas même à Steph qui est un ami proche avec qui j’ai vécu ce drame.
Aujourd’hui cela fait 4 ans que cet accident a eu lieu et ce concours était l’occasion de faire un point sur ce voyage. Bien sur la fin en est tragique et bien entendu je ne l’oublierai jamais, mais aujourd’hui lorsque j’y repense, je revois avant tout l’accueil berbère, les longues discutions avec Ahmed sur la religion mais aussi un cadre de ski irréel, entre terre ocre et sable du désert.
Pour une raison que je ne m’explique pas vraiment, je n’ai pas conservé dans ce récit les vrais prénoms de mes compagnons ni ceux de nos amis berbères. Peut être parce que j’estime que l’évocation de cette histoire ne doit engager que moi et moi seul.

Commentaires

» Phil'Ô, le 17.01.08
Ca doit pas être facile d'avoir à revivre cela pour rédiger ton article.
Gageons que ce récit soit un exutoire à ta douleur.

Ajouter un commentaire

Connectez-vous pour ajouter un commentaire.

VTT de montagne